ACTUALITéS TéLéCOM
TELEPHONE PORTABLE, FACETTES ET FACETIES DU MARCHE AU CAMEROUN
C'est un mouvement incessant, obsédant, à la limite oppressant. Dans les entrailles de l'immeuble Shell, au centre ville, des gens vont et viennent. A la fois anonymes et importants. Les rebords d'un petit escalier très sollicité semblent s'être pliés sous les pas des passants et du temps qui passe. L'espace n'est pas très grand. Ou alors, la foule est trop importante.
Le visiteur ou le simple promeneur relèvera vite que tout le beau monde qui se meut ici est à l'étroit. Il remarquera aussi, c'est obligé, que les téléphones portables sont au centre de ce petit univers. Ils semblent même en être la source. En dehors du plafond peut-être, ces petits appareils sont partout, s'offrant au regard à partir de présentoirs vitrés ou d'étals plus rudimentaires - comme ce carton disposé presque à même le sol, que le propriétaire refusera de laisser filmer.
Parfois, un des anonymes susmentionnés, adossé à un mur ou à un pilier de l'immeuble, en tient deux ou trois, dont la coque a connu des jours meilleurs. Son regard furète à la recherche de potentiels clients Si le marché du téléphone portable a un coeur, pour ce qui est de la capitale du moins, il bat certainement à l'Avenue Kennedy - ça tombe bien, c'est une artère importante. Mais ce business a gagné bien d'autres sites, notamment le marché central de Yaoundé, où grossistes et détaillants évoluent en bon nombre. Les opérateurs de téléphonie mobile eux-mêmes proposent des téléphones cellulaires - en dehors des packs.
De quinze à deux cent mille francs (avec possibilité de descendre ou de monter encore plus), les téléphones se déclinent sous mille formes, couleurs et designs. Selon des informations obtenues de différents acteurs de la filière, les appareils viennent pour l'essentiel de l'Orient. " La plupart des téléphones viennent de l'Asie : Dubaï, la Chine ", explique Eugène P., l'air un rien sévère derrière ses lunettes. Des Camerounais et des Nigérians ont investi le secteur et font le déplacement pour ces régions du monde. Difficile de savoir combien d'argent est brassé sur l'ensemble du circuit. Mais son expansion est un indice : l'affaire semble nourrir son homme.
Alors que le marché paraît déjà vaste, d'autres activités s'y sont greffées. A commencer par la vente des accessoires. Ainsi, coques, chargeurs et autres membranes trônent en bonne place sur les lieux de vente. Bien visibles aussi, les dépanneurs, qui ne sont jamais bien loin quand il faut débloquer un appareil, réparer un afficheur, etc. Un tas de pinces, vis et autres outils rappelant du matériel d'horlogerie encombrent leurs " bureaux ". Jusque là, rien de bien grave. Mais comme la lune, le monde du portable a sa face cachée. Son côté obscur.
"Donne l'argent !"
" Donne-moi l'argent ici ! ". La tignasse roussie par endroits, une boucle à l'oreille gauche et un pantalon porté volontairement bas, le jeune homme, la mine franchement patibulaire, veut discrètement écouler un Motorolla C117 de seconde main. La personne abordée décline l'offre, et confie plus tard à CT que le chevelu à la boucle est un voleur. Un " nageur ", selon le jargon du coin. Dans la cour intérieure de l'immeuble Shell, comme sur les abords de la chaussée, ils grouillent comme des poux sur une tête à l'abandon.
Le téléphone portable, victime de son succès fulgurant, a attiré de la vermine. Des vocations coupables sont nées. Au point où un véritable " marché noir " s'est développé en parallèle. Les pickpockets et autres agresseurs se déploient à leur manière et ramènent le butin. Les personnes délestées de leur téléphone, et qui souhaitent redevenir joignables retournent au marché acquérir un nouvel appareil, qu'une autre agression emportera éventuellement Le cercle vicieux est bien en place. Et tant qu'il y aura des receleurs, il tournera.
Heureusement, les " petits métiers " autour du téléphone ne sont pas tous vils. Il en va ainsi de celui des " démarcheurs ". Francis Fangoue, en route vers la trentaine, est dans ce créneau depuis quatre mois. " Notre travail c'est d'aller vers les gens, connaître leurs besoins (dépannage d'un appareil, vente ou achat) ", avant d'agir. Le démarcheur (ou " apacheur ") agit comme une interface entre le client et le marché. " Je n'ai pas besoin de comptoir, mais d'être vigilant ( ). Ça marche plus ou moins ", assure Francis Fangoue.
A côté des activités plus ou moins classiques, le marché du portable est le lieu de scènes parfois insolites. Le vendeur convaincu de recel passe un mauvais quart d'heure, par exemple. Quand un appareil pose ainsi problème, les gens du milieu parlent de " retour ". Selon Eric. K., détaillant de portables, il y a encore plus fort : " Des hommes en tenue peuvent envoyer quelqu'un te vendre un appareil. Dès que tu achètes, ils viennent ensuite te mettre la main dessus, en disant que c'est leur téléphone qui a été volé. On appelle ça le " kota ". Non seulement tu perds le cellulaire, mais aussi de l'argent. Ici c'est la jungle ".
Mais les uns et les autres s'accrochent. Il y en a pour qui ça marche. " Le business du téléphone c'est une question de chance ", soutient Eugène P., le binoclard. Ceci nous ramène à un aphorisme très prisé en ville : " La vie, c'est la chance ".
(SOURCE : Cameroon Tribune)
Tweet LinkedIn Send to a friend Share
