Stratégie audiovisuelle en Afrique : les priorités 2015

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De joyeuses fêtes de la part de Balancing Act !


 
Voici selon nos sources la liste des priorités pour 2015 dans le secteur de l’audiovisuel en Afrique.
 
TNT : des évolutions mais un processus lent et complexe
 
Le dossier le plus brûlant et le plus complexe du secteur est toujours celui de la transition numérique : juin 2015 était la date limite initiale.
 
La plupart des dirigeants africains en charge du dossier semble avoir confondu la date limite de Juin 2015 avec la date à laquelle le processus commence – pour lancer la TV numérique terrestre - alors qu’il s’agissait au départ de la date de coupure complète de l’analogique pour le tout numérique.
 
Ces dernières années, nous avons entendu des régulateurs et responsables gouvernementaux nous dire, le visage impassible, qu'ils respecteront la date limite. Ils sont maintenant dans le déni et la majorité des pays africains ne respectera pas ce délai. Mais ce n’est pas le plus important. « Mieux vaut arriver en retard qu’en corbillard» répondront certains, « sous-entendre » que les priorités sont parfois ailleurs, que la cible est mouvante, qu’il faut du temps pour tout mettre en place et que les choix vitaux ne sont pas évidents.
 
A ce jour et selon nos sources, 3 pays ont achevé la transition, 16 pays ont lancé la TNT de manière formelle (TNT publique) ou informelle (lancement de services TNT gérés par des groupes privés). Environ 5 millions de foyers reçoivent désormais la TNT en Afrique.
 
Les trois pays qui ont complété la transition vers la TNT n’ont pas suivi le même scénario. La transition a initialement créé des incertitudes sur les investissements et la perte des recettes publicitaires en Tanzanie, où le gouvernement a tout simplement coupé le signal analogique sans passer par une période de diffusion simultanée: le fameux « simulcast » analogique + numérique. Mais cette méthode radicale a permis de réaliser des économies: un seul réseau à gérer au lieu de 2 !
 
A Maurice, la TNT fut complétée avec un certain brio il y a 10 ans déjà, et c’est la chaîne publique qui la gère. Au Rwanda, la TNT fut progressive et nous sommes en attente des statistiques d’adoption et de satisfaction.
 
Le faible nombre de pays africains ayant complété le passage de l'analogique au numérique – 3 pays sur 54 - s'explique tout d’abord par le coût de cette transition.
 
A titre d’exemple, au Sénégal, cette transition pourrait coûter au moins 40 milliards de FCFA (60 millions d'euros); au Togo, la facture pourrait monter à 45 milliards de FCFA (70 millions d'euros).  Au Nigéria, certains experts ont annoncé un montant de 262 milliards de F CFA (400 millions d'euros). Mais la TNT pourrait en rapporter au moins autant, voire plus aux États Africains avec la vente des licences 4G/LTE et les diverses rentrées fiscales. Ces montants n’incluent pas les créations de chaînes : mais au fait, qui voudrait investir dans le segment ?
 
À ces coûts s'ajoutent de nombreuses questions qui prennent du temps à résoudre : les complications provenant des contrats et accords, comme au Kenya ou en RDC, et les difficultés créées par le manque de clarté des cadres juridiques existants. Un autre enjeu concerne la gouvernance et la qualité des contenus sans parler de la quantité des chaînes disponibles au niveau national nécessaire pour faire de la TNT un succès populaire, face à la concurrence des bouquets payants, des programmes venus d’autres nations et du piratage : certains pays ne disposent pas d’un nombre suffisant de chaînes quand d’autres comme la RDC en ont presque trop. Quant à la qualité de programmes TV nationaux, des améliorations sont en cours. En Afrique du Sud, la question du cryptage des flux TNT a causé un débat public et ralenti la migration.
 
D’autres problèmes touchent des cas de non-conformité de certains boîtiers TNT importés (Maurice, Tanzanie, Kenya) et l’accès à ces boîtiers pour les couches pauvres de la population (aides nécessaires pour maximiser l’audience).
 
Face à ces incertitudes, 33 pays africains tenteraient d'obtenir la prolongation de la diffusion de la bande analogique jusqu'en 2020. En effet comme stipulé par l’UIT, juin 2015 n'impose pas l'arrêt des émissions analogiques, il s’agit juste d’une recommandation.

La bonne nouvelle est que la majorité des pays qui n’a pas encore lancé la TNT a cependant enclenché le long processus avec des projets de règlementations et un comité chargé du dossier. La TNT en Afrique est donc bien en route et l’achèvement de la migration du continent se fera vers l’horizon 2020.
 
La caractéristique principale du nouveau paysage numérique dans les pays les plus compétitifs a été la prolifération d’offres de chaînes passant par diverses technologies. Prenez le Nigeria par exemple : une offre TNT hybride gratuite/payante à travers la joint-venture StarTimes/NTA ainsi que son concurrent GOtv, des offres gratuites, ou payantes en MMDS et sur satellite (avec DStv et la nouvelle plate-forme de SES); et le streaming en ligne.
 
Hélas, les informations fournies sur les sites web de la plupart des régulateurs et ministères de la communications concernant le paysage audiovisuel national – audit de base, nombre de foyers TV, liste des chaînes actuellement disponibles, chronologie du programme numérique simplifié et détaillé, multiplexes prévus, sélection des chaînes TNT gratuites/payantes, couverture, quotas des contenus, audience - sont très loin d’être satisfaisantes pour attirer à la fois les investisseurs, les partenaires et l’admiration générale. La plupart se cantonnent à quelques textes législatifs et réglementaires peu incitatifs et illisibles pour le commun des mortels. Espérons que les instances publiques nous entendent et réagissent vite.
 
Le cabinet d’analystes « Balancing Act » a fourni la première étude terrain sur la transition numérique en Afrique. En 2015, nos analystes continueront de suivre l’évolution de la TNT en Afrique et de l’étudier sous toutes ses coutures. N’hésitez pas à nous transmettre des mises à jour de votre pays afin que nous fassions un point sur l’état de ce dossier dans quelques mois. De nombreuses erreurs peuvent être évitées ! Il s’agit de faire de cette transition un accélérateur de croissance.


 
Financer la création et la distribution de programmes TV nationaux

 
Les effets du passage au numérique commencent à avoir un impact sur le marché du contenu TV. Dans les pays où la transition numérique est plus avancée, de nouvelles productions audiovisuelles et des chaînes TV additionnelles se mettent en place. Certaines d'entre elles sont le fruit des producteurs et diffuseurs existants tandis que d'autres sont de nouveaux entrants. Mais il manque bien souvent une aide de l’Etat à la production de contenu local de qualité pour allumer cette étincelle de créativité.
 
Le dernier « DISCOP Africa » (le marché de la télévision de l'Afrique) a montré des signes prometteurs de relance : quelques sociétés présentes au DISCOP nous ont dit que pour la première fois, certaines personnes qu'elles ont rencontrées au sein de chaînes TV d’Afrique discutaient argent pour acquérir ses programmes. Pas forcément beaucoup d'argent, mais il y avait une discussion sur les prix. Ceci marque une nette évolution car lors de la première édition du DISCOP, la plupart des acquéreurs de programmes voulaient du gratuit et promettaient l’achat mais ne passaient que très rarement à l’acte.
 
À ce jour, la grande majorité des chaînes TV gratuites dans de nombreux pays africains demande en fait aux producteurs de l’argent pour diffuser leur contenu. A l'avenir, la tendance pourrait s’inverser : les producteurs de programmes locaux de qualité vont favoriser les chaînes qui peuvent payer pour la première diffusion de leur programme. Au final, la plupart des chaînes devront payer pour diffuser des contenus qui attirent leurs audiences.
 
Pour financer l’achat de programmes TV, il va falloir que le marché publicitaire se structure et soit beaucoup plus agressif.
 
Les autres catalyseurs de cette transformation seront la concurrence et l’émergence d’études d’audiences TV régulière dont les résumés, on l’espère seront publiés en partie sur le Net pour attirer les annonceurs.
 
Pour dynamiser le secteur, la recette gagnante est dans le contenu : peu de gouvernements, producteurs et diffuseurs africains semblent s’en rendre compte mais ils ont des cartes en main pour faire exploser leur audience, et pas seulement auprès des Africains ! Le monde a les yeux tournés vers l’Afrique, et les africains doivent mettre en valeur leurs patrimoines culturels, leurs héros et leurs visions de la société.
 
 


Les producteurs et les formats émergents

 
Il a toujours été difficile de lancer de nouveaux formats de programmes en Afrique. Dans le passé les sociétés les plus susceptibles de prendre les paris d'acheter des programmes africains ont été des poids lourds comme DStv, TV5Monde, cfi ou encore Canal+. En dehors de ces quelques plateformes de diffusion, sans compter quelques organisations internationales pour la création, pas évident de trouver des sous. Il faut alors se tourner vers une multitude de sponsors, du fabricant de bière au vendeur de voitures.
 
Mais depuis quelques temps, une nouvelle génération de producteurs semble émerger. Certains calquent l’expérience de l’industrie Nollywoodienne et d’iROKOtv. L’un des acteurs qui a ouvert le champ à ces nouveaux talents est la plate-forme de vidéo en ligne YouTube qui agit à la fois comme un banc d'essai, une agence de RP, un plébiscite pour de nouvelles idées et un réseau de diffusion alternatif, voire rémunérateur (au dessus du million de vue).
 
« An African City » de la ghanéenne Nicole Amarteifio (basée sur la série US « Sex and the City ») a été faite pour YouTube parce la réalisatrice croyait que c’était la seule façon d’obtenir un contrôle suffisant pour réaliser sa vision. Une fois que les épisodes ont atteint 100.000 vues par épisode, les acheteurs de télévision ont commencé à faire des offres.
 
La même chose était vraie pour El Bernameg (Egypte), une satire du spectacle politique. YouTube permet aux producteurs de prendre la température et de fournir des statistiques sur leur communauté. « Ma Famille », la célèbre saga africaine atteint plusieurs millions de vues sur YouTube.
 
Dernière évolution : En Afrique du Sud et ailleurs, des producteurs testent désormais les plateformes de crowdfunding pour financer une partie de leurs productions, et surtout, pour prouver un plébiscite auprès d’investisseurs.


 

 

Améliorer la distribution des contenus TV
 
Ceci nous mène au problème de la distribution qu’il va bien falloir résoudre un jour. La plupart des vendeurs de programmes, en Afrique ou ailleurs s’arrachent les cheveux quand il s’agit de la distribution sur le continent : beaucoup d’acheteurs éparpillés, donc beaucoup de voyages coûteux, du piratage et peu de budgets. Un seul marché valable : Discop Africa, événement annuel de l’achat vente de programmes TV.
 
Seul « Côte Ouest » semble avoir tiré son épingle du jeu : le pionnier de la distribution de programmes TV est sur le point de s’étendre en Afrique anglophone et en Europe, mais ce n’est pas si facile.
 
Diffa (une plateforme de Distribution Internationale des Films et Fictions Africains), nouvel entrant récent dans ce segment a réussi quelques belles ventes.
 
Un autre courageux, Craig Kelly, de AfricaXP (Afrique du Sud) explique que le principe des « petits ruisseaux font les grandes rivières » est de mise sur ce segment du continent : faire payer à ses clients – c.a.d. le maximum de chaînes de TV en Afrique – une somme annuelle minime pour un abonnement à des programmes TV et des chaînes TV fournis régulièrement par les canaux les moins chers, est la meilleure façon de construire un modèle économique viable et permettre un flux d’échange de programmes Africains.
 
La formule n’est pas nouvelle, c’est ce qu’à pratiqué CFI pendant des années jusqu’à ce que des voix s’élèvent pour limiter cette partie de son activité.


 
Explosion du nombre de chaînes TV et stations radios
 
Les pays les plus libéralisés ont permis l’explosion du nombre de chaînes et stations de radio au cours de ces 3 dernières années. C’est par exemple le cas du Sénégal, du Gabon, de la RDC et de quelques autres pays.
Ces créations de chaînes nationales sont des médias communautaires, politiques ou religieux de petite taille, avec des budgets souvent extrêmement limités.
 
Pendant ce temps Times Group - Afrique du Sud – s’est offert des sociétés médiatiques africaines (Joy FM au Ghana et Radio Africa Group au Kenya) et le suédois MTG a des plans ambitieux pour le continent. Entre autre, MTG a acheté Trace TV qui va lancer des stations de radio musicales à travers le continent l'année prochaine.
 
L’ex-DG de Supersports, Gary Rathbone a relevé l’ambitieux défi d'essayer de créer presque quotidiennement un programme de nouvelles sportives (Sport News Africa) qui pourrait devenir un jour l'ESPN de l'Afrique.
 
Mactar Silla, un autre pionnier bien connu du secteur, a décidé de lancer une chaîne pan-Africaine innovante depuis Libreville au Gabon vers la fin du premier trimestre 2015.
 
Par ailleurs, Canal+ vient de lancer la chaîne A+, Lagardère a acquis Diffa et veut lancer la chaîne TV « Gulli Afrique » et  TV5Monde a également un projet de chaîne jeunesse sur le continent.
 
StarTimes a pour objectif d’accroître le nombre de chaînes africaines offertes dans ses bouquets en 2015. Et la liste des lancements de chaînes n’est pas terminée.

Il manque encore des chaînes thématiques axées sur la culture, l’éducation et le sport pour alimenter les bouquets TNT.
 
La guerre des bouquets payants
 
Il ne s'agit pas encore d'une guerre, mais la concurrence se met en place, surtout dans les pays anglophones. Ces dernières années, les services de TV payantes marchent plutôt bien en Afrique : selon nos chiffres à fin décembre 2014, on est passé de 8 à 15 millions d’abonnés (légaux) en 3 ans ! Ceci prouve les insuffisances du contenu TV gratuit pour les couches de la population qui peuvent se payer ce petit luxe.
 
Dans les pays anglophones, face à DStv/GoTV, trois acteurs alternatifs de TV payante sont en pleine croissance : StarTimes, Azam TV et Zuku TV. Startimes a annoncé une empreinte continentale significative de 4 millions d’abonnés (novembre 2014), et avec l'arrivée de Mike Dearham (ex. Côte Ouest et Mnet), le diffuseur ajoute la qualité du contenu à ses ambitions.
 
Dans les pays d’Afrique francophone, Canal+ est en train d'investir plusieurs millions d’Euros pour élargir son parc d’abonnés.



La régulation du secteur

Les gouvernements ont du pain sur la planche. Les acteurs du secteur (chaînes, producteurs) soulignent l'impératif d'une vraie régulation du secteur et d'un soutien économique pour assurer sa viabilité économique, et la prise en compte des réalités de marchés souvent étriqués et en manque d’investissements.


Les gouvernements doivent également inciter les médias à mettre en place des systèmes de médiamétries régulières pour favoriser l’innovation et le dynamisme des producteurs et des chaînes.
 
La formation des professionnels du secteur

Au dernier Discop, les professionnels ont encore rappelé la nécessité de mieux former le personnel des entreprises de l’audiovisuel, aussi bien au niveau de l’écriture que d’un point de vue technique et marketing (sans communication, point d'investissements). La formation couplée aux nouvelles technologies sont des segments qui vont créer des emplois en Afrique et provoquer un effet boule de neige sur les économies.

Cette année encore, nous avons mené de nombreuses études, analyses de marché, business plan, et missions de conseil en Afrique pour un large éventail de clients, y compris des opérateurs télécoms, des fournisseurs d'équipement, des chaînes de TV, des investisseurs et des instances politiques. Sans doute parce que nous travaillons discrètement, vous n’êtes peut-être pas conscient du fait que nous offrons ces services.

Si vous avez des besoins ou exigences de ce genre, n’hésitez pas à nous solliciter. Nous serons peut-être en mesure de vous orienter vers de bonnes pistes ou de vous fournir les données dont vous avez besoin pour prendre les meilleures décisions.

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Auteur: Sylvain Béletre, analyste, Balancing Act.

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