La marée financière affecte la privatisation des opérateurs historiques - qui rachètera les opérateurs africains à problème ?

L'éditorial du mois

Lorsque le Gouvernement camerounais a essayé de vendre l’opérateur historique, Camtel, seuls deux opérateurs indiens - Reliance et Essar - ont fait une offre que le Gouvernement a refusée ensuite. S’agit-il d’un cas isolé d’un opérateur historique à problèmes ou est-ce une tendance plus profonde ? Avec un système financier global à l’arrêt, il est devenu plus difficile de trouver de l’argent pour racheter ces opérateurs « à problèmes ». Nombreux sont les acheteurs qui veulent seulement en fait mettre la main sur une licence mobile. Par ces temps incertains, il est peut-être plus simple de cibler des pays offrant de nouvelles licences. Russell Southwood s’interroge quant aux chances de succès de ces privatisations ainsi que les dilemmes auxquels sont confrontés acheteurs et vendeurs.

De sources sures, nous savons que deux grands opérateurs mobiles en Afrique ont suspendu leurs investissements en infrastructure en attendant que les conditions économiques soient plus claires. La semaine dernière Sudatel a annoncé le report d’une offre de vente de parts et cette semaine, l’opérateur sud-africain, MTN, a lui aussi reporté une offre de vente de 6% de ses parts à ses employés noirs.

La difficulté majeure est l’évaluation de la valeur du capital détenu par chacun. Une réponse facile serait de dire que c’est la valeur que quiconque est prêt à payer. Comme chacun le sait, le montant qu’ils sont prêts à payer est multiplié lorsque le marché est en hausse en comparaison avec un marché en déclin. Lorsqu’il s’agit de faire une évaluation, ceux qui disposent de biens aujourd’hui doivent s’attendre à une chute vertigineuse de leur valeur sans pour autant savoir quand elle s’arrêtera.

Parmi les 52 pays qui constituent l’Afrique, plus de la moitié (29) comptent des opérateurs historiques contrôlés majoritairement par l’Etat. La vente d’un opérateur historique n’est pas chose facile. L’Etat, les citoyens et les salariés ont chacun leur opinion concernant ce processus.

En tant que l’un des plus grands employeurs du pays, l’amélioration de la productivité d’un opérateur historique a un impact direct sur le nombre de ses salariés. Quand bien même un Gouvernement vend une majorité de ses parts à un investisseur privé, il continue à détenir une part minoritaire qu’il utilise pour faire passer ses demandes politiques auprès de la société.

Si le Gouvernement n’est pas satisfait de l’évolution de l’opérateur historique, il dispose de moyens d’en reprendre le contrôle et même parfois de le renationaliser : les exemples du Ghana, de la Guinée, du Nigéria, de la Tanzanie et tout récemment le Niger, montrent bien que ce qui a été vendu à des investisseurs privés ne le reste pas toujours.

Les hommes politiques au pouvoir ont bien souvent des relations bien trop proches avec leurs opérateurs télécoms. Nous disposons de rapports crédibles pour au moins quatre pays dans lesquels le Gouvernement s’est servi des opérateurs télécoms pour obtenir des fonds. Le procès d’ITXC aux Etats-Unis a démontré le niveau de corruption institutionnalisée qui afflige un certain nombre de ces sociétés.

Les opérateurs historiques publics peuvent être regroupés en sept catégories pour nous donner une idée des obstacles à surmonter pour compléter ce processus. Au cours terme, les cinq sociétés suivantes sont en passe d’être privatisées : Onatel au Burundi, Sonitel au Niger, Zamtel en Zambie, Nitel au Nigéria et Sotelgui en Guinée.

La privatisation de l’Onatel au Burundi a été garantie par l’IFC, le bras financier de la Banque Mondiale tout comme l’a été récemment la privatisation de la Sotelma au Mali. Le Gouvernement du Niger vient de renationaliser Sonitel au motif que ses propriétaires libyens et chinois n’ont pas rempli les conditions fixées leur cahier des charges. La Zambie a nommé des conseillers pour la vente de Zamtel. Le Gouvernement du Nigéria semble repousser la vente de Nitel alors que ses employés en grève s’assurent que l’une de ses seules sources de revenus (sa connexion internationale en fibre) soit fermée. Qui - à moins d’être désespéré de mettre la main sur une licence mobile - va racheter cet opérateur ?

La privatisation de quatre autres opérateurs a été annoncée, mais les appels ont été retirés soit juste avant ou après la conclusion du processus : au Cameroun (Camtel), en Algérie (Algérie Telecom), au Mozambique (TDM) et en Gambie (Gamtel). Algérie Telecom a été retiré du processus de privatisation arguant qu’un investissement externe « n’était plus nécessaire »: le Gouvernement offrant l’investissement requis. Un changement de gouvernement au Mozambique a stoppé la vente de TDM. Gamtel avait été personnellement privatisé par le Président de la Gambie et attribué un investisseur local libanais. Après une courte période dans le privé, le Président a décidé de renationaliser Gamtel en l’absence de bons résultats.

Deux autres opérateurs historiques n’ont pas attiré d’acheteurs ou d’investisseurs : en Tunisie (Tunisie Telecom) et en Tanzanie (TTCL). Le Gouvernement tunisien a essayé de vendre 35% du capital de l’opérateur, mais personne n’a voulu acheter cette participation minoritaire au prix demandé par la Tunisie. La pomme de discorde entre le Gouvernement de Tanzanie et Saskel, la société en charge de la gestion de l’opérateur historique, était le résultat de l’échec de cette dernière à trouver des investisseurs pour TTCL.

Il y a deux autre opérateurs qui semblent avoir des plans de privatisation à moyen terme sous condition d’amélioration de leur situation financière : au Bénin (Benin Telecom) et au Sierra Leone (Sierratel). Le Gouvernement du Sierra Leone qui a rétabli le monopole de Sierratel sur les transmissions internationales, une façon d’injecter de l’argent dans l’opérateur historique meurtri par la guerre civile, a dit qu’il engagerait ensuite le processus de privatisation.

Cinq opérateurs historiques ont annoncé leur privatisation, mais les dates semblent continuellement être repoussées dans le futur : au Botswana (BTC), au Malawi (Malawi Telecom), en Angola (Angola Telecom) et en Egypte (Egypt Telecom). Au Botswana, la privatisation a été retardée pour permettre à l’opérateur historique de lancer son réseau mobile et se faisant augmenter sa valeur marchande. Le Gouvernement angolais a vendu Movicel, la filiale mobile à un équipementier chinois dans un processus de vente pas très transparent. Aucune date n’a été fixée pour la vente de son réseau fixe ou pour la privatisation de l’autre opérateur public, MS Telecom.

Deux autres opérateurs historiques dont la privatisation est probable sont des sociétés «épouvantail » meurtries par les guerres civiles : au Congo RDC (OPTC) et au Libéria (LTC). Le Gouvernement du Congo a essayé à plusieurs reprises de vendre l’OPTC mais sans succès. Telkom en Afrique du Sud semblait être intéressé à un moment mais à condition de pouvoir opérer un certain nombre de services sous forme de monopole.

Le dernier groupe comprend neuf opérateurs historiques dont la vente est très improbable à cause de l’inflexibilité du Gouvernement ou des risques politiques élevés dans le pays en question : au Zimbabwe (TelOne), en Namibie (Telecom Namibia), en Lybie (GPTC), au Swaziland (SPTC), en Ethiopie (ETC), à Djibouti (Djibouti Telecom), en Republique Centrafrique (Socatel), au Congo-Brazaville (Sotelco) et au Tchad (Sotelchad). France Telecom a des parts minoritaires dans les deux derniers opérateurs historiques cités plus haut.

Dans un monde ou le niveau de concurrence exige un investissement plus important en capital, les gouvernements propriétaires d’opérateurs télécom devront continuer à investir ou se résigner à voir diminuer la valeur de leurs biens. Cette concurrence accrue réduit d’autant plus la part de marché de l’opérateur historique qu’il lui est difficile d’être concurrentiel avec autant d’employés sur son livre de paye. Avec l’expansion rapide des opérateurs mobiles dans des segments de marché qui étaient l’apanage de l’opérateur historique, ils sont en passe de devenir les nouveaux les opérateurs historiques.

Du point de vue des vendeurs, les gouvernements doivent laisser à croire que l’opérateur historique dispose de biens qui ont de la valeur. Un fonctionnaire d’un gouvernement avec lequel nous nous sommes entretenus à propos d’une vente récente semblait penser que le vendeur pouvait simplement proposer un prix plus élevé qui serait accepté sans discussions. En réalité, un prix plus élevé est exigé pour satisfaire l’opinion publique tandis que le Gouvernement accepte de prendre en charge une importante portion des dettes de l’opérateur historique.

En fin de compte les gouvernements sont entre « l’enclume et le marteau » : si la vente est organisée maintenant le montant de la vente ne sera pas aussi élevé qu’anticipé mais s’ils gardent l’opérateur historique dans le public, ils devront dégager des fonds d’investissement de l’ordre de 50 à 200 million de dollars US par an en fonction de la taille de l’opération.

Du point de vue des acheteurs, ils doivent d’entrer dans la danse de la concurrence tout en assurant la gestion de problèmes liés à la restructuration d’une organisation fonctionnant avec une mentalité africaine de secteur public. La valeur d’une licence mobile n’est peut-être pas suffisante pour contre balancer le poids d’une restructuration. C’est la raison pour laquelle des investisseurs potentiels doivent observer les progrès d’opérateurs comme Vodacom au Ghana (suite au rachat de Ghana Telecom) et Vivendi/Maroc Telecom au Gabon pour évaluer les risques et les bénéfices d’un tel investissement.