Afrique de l’Ouest : Une dangereuse partie de poker pour les promoteurs de nouveaux projets de fibre internationale

L'éditorial du mois

Un acteur équivaut à un monopole, deux acteurs apportent de la concurrence, trois acteurs signifient une concurrence plus intense et quatre ou cinq acteurs, c’est du suicide. Ce sont les paroles symboliques que les promoteurs de nouveaux projets de fibre internationale devraient se répéter lorsqu’ils prendront part à une des parties de poker les plus difficiles à venir durant les trois prochaines années. Russell Southwood analyse leurs chances de succès alors que le continent s’apprête à entrer une période économique troublée.

Lorsque je me suis entretenu l’année dernière avec le directeur technique national de l’un des plus grands opérateurs mobiles du continent sur la possibilité d’investir dans un projet indépendant de fibre optique, il m’a répondu que sa société en avait « raz le bol » de ce type de propositions d’investissement (en promettant de transmettre leur trafic) et qu’elle préférait l’idée de construire et de gérer ses propres liaisons stratégiques.

Cette conversation qui a eu lieu avant que nous ressentions les effets de la crise, dans un contexte de disponibilité de capital et de possibilités de réduction des coûts, n’est plus pertinante aujourd’hui car la situation est bien différente…

L’Afrique de l’Ouest compte seulement trois pays ayant une demande de capacité d’une taille non négligeable: le Ghana, le Nigéria et le Sénégal. L’opérateur qui peut conquérir des parts significatives de marché dans au moins deux de ces trois pays disposera certainement d’un début de plan de commercialisation. Avec l’arrivée d’Expresso au Sénégal, il est bien possible que la Sonatel perde 10 à 30% de sa part de marché. Les autres pays de l’Afrique de l’Ouest représentent de petits marchés et les transmissions sont étroitement liées à leur perception de la concurrence et leurs positions géographiques.

Dans l’ordre de probabilité de démarrage des projets, les promoteurs suivants jouent au poker:

1: Globacom: Second opérateur historique au Nigéria, Globacom a commissionné un câble de fibre optique qui arrivera à Lagos cette année et à Accra à une date ultérieure. Si cet opérateur rate ces dates clés, il risque de perdre toute crédibilité dans la mesure où ce nouveau câble faisait déjà partie de sa campagne publicitaire 2008. Il paraît que Globacom a décidé de stopper la pose du câble (qui va jusqu’à Dakar) et par conséquent a perdu sa place sur la liste d’attente du constructeur. Les travaux de pose viennent de reprendre sur le parcours Dakar-Lagos.

Globacom dispose d’un volume existant de trafic provenant de ses opérations au Nigéria, au Bénin et au Ghana. L’opérateur a aussi annoncé son intention d’acquérir d’autres réseaux dans les pays le long du tracé du câble. Ce trafic supplémentaire ne justifiera pas à lui seul la construction de ce câble et il lui faudra convaincre d’autres opérateurs de devenir client. Malheureusement son réseau national de transmission au Nigéria est à la fois cher et pas toujours de bonne qualité. Cela constitue un problème supplémentaire de crédibilité à surmonter.

2. Mainstreet Technologies: Le second promoteur, Mainstreet Technologies, est un autre projet nigérian disposant de ses propres sources de financement. Ils ont annoncé publiquement qu’ils établiraient des stations à Accra et Lagos et qu’ils souhaiteraient construire des stations dans d’autres pays incluant l’Afrique du Sud. La date de finalisation du projet, fixée à mai 2010, a augmenté les chances de réussite du projet. Les promoteurs ont déjà signé un contrat de construction avec Tyco et ils ont annoncé qu’un E1 sera offert à 400 dollars US pour les clients achetant en volume. Est-ce que les autres promoteurs seront capables d’aligner leur prix sur celui proposé par Mainstreet Technologies ?

Il reste néanmoins au promoteur de trouver son chemin face aux obstacles posés par le nombre croissant de projets concurrents. Ils sont passés de quatre à cinq et plus si l’on compte les projets qui n’ont pas encore été rendus public. Comme la majorité du trafic international est du trafic voix, il leur faudra convaincre les opérateurs qui n’ont pas d’intérêts dans les projets existants: Etisalat et Zain sont évidemment les acteurs majeurs absents de la liste des projets en cours.

3. West African Cable System: Ce projet regroupe les plus grands opérateurs de télécommunications d’Afrique du Sud (MTN, Neotel, Telkom et Vodacom/Vodafone) et bénéficie de la bénédiction du gouvernement sud-africain. Seacom a signé un accord de partenariat avec Neotel pour s’ouvrir le marché. Puisque ces opérateurs ont leur propre projet de câble, ils seront réticents à réaliser des accords de partenariat ouvrant leur marché à des promoteurs comme Mainstreet. Ces opérateurs sont en plus les plus grands consommateurs de connectivité sur le marché.

A l’exception du Togo, MTN dispose d’opérations tout le long de la côte ouest de l’Afrique. MTN et Telkom disposent d’une part importante du trafic au Nigéria. Vodacom/Vodafone a annoncé son intention de racheter Nitel, l’opérateur historique du Nigéria. Leur projet de câble prévoit seulement pour l’instant des stations à Accra et Lagos parce que ce sont les deux seuls marchés sur le parcours qui sont assez concurrentiels pour ouvrir une seconde station. Une date finale n’a pas encore été fixée mais il est bien probable que la capacité ne sera pas disponible pour la coupe du monde de football en Afrique du Sud en 2010.

4. France Telecom/ACE : A la fin du mois de novembre, France Telecom/Orange a publié une annonce qui est largement passée inaperçue et dans laquelle l’opérateur a fait part de son intention de construire un câble international avec 14 autres opérateurs incluant Maroc Telecom, propriété du groupe Vivendi (opérant au Burkina Faso, au Gabon, en Mauritanie et au Maroc), Bénin Telecom, Togo Telecom, Gamtel et Cabo Verde Telecom. L’identité des autres opérateurs peut être déduite de l’analyse de la liste des stations proposées. L’annonce faite par France Telecom précise que les opérateurs participants incluent des opérateurs mobiles et des nouveaux opérateurs globaux.

Ce câble d’une longueur de 12,000 Km se nomme ACE (Africa Coast to Europe) et s’étendra du Gabon à la France. En 2011, il connectera le Gabon, le Cameroun, le Nigéria, le Bénin, le Togo, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Libéria, le Sierra Leone, la Guiné-Bissau, la Guinée, le Sénégal, la Gambie, le Cap-Vert, la Mauritanie, le Maroc, l’Espagne, le Portugal et la France. Une extension vers l’Afrique du Sud est aussi à l’étude.

Le câble sera construit sur la base d’un consortium de participants avec France Telecom assurant la gestion: une structure controversée en ce qu’elle rappelle plus ou moins celle du câble SAT3/SAFE. France Telecom a signé un accord de non- divulgation et par conséquent reste très discret sur les détails du projet. Pour ce qui concernet le budget, ils disent que le montant est identique à des projets similaires et ils se refusent à donner un chiffre parce qu’ils sont en train de négocier avec les fournisseurs.

Du côté du financement, chaque participant achètera en fonction de sa demande anticipée et cet élément déterminera la part d’investissement de chacun des participants. Comment Gamtel qui est au bord de la faillite et n’a pas vraiment tiré partie de son lien avec le Sénégal, réunira le montant d’argent nécessaire ? Il est probable que d’autres sociétés participantes auront des difficultés avec les banques.

La gestion sous forme de monopole de nouvelles de stations dans des pays comme le Gabon (ou Maroc Telecom assurait la gestion des deux stations) et le Sierra Leone dépendra autant du cadre réglementaire du pays que de la nature de l’accord de participation du projet. La concurrence dans ces pays sera d’autant plus difficile si les stations sont gérées par la même société.

Une étude réalisée par Balancing Act, l’année dernière a aussi démontré les possibilités de dominance de France Telecom et de Vivendi sur l’écoulement du trafic international dans un certain nombre de pays de la région. Si vous comptez les liens transfrontaliers entre ces pays, il s’agit de 32 liens transfrontaliers existants et en cours de construction qui appartiennent à : l’opérateur historique sous la tutelle du gouvernement (10), France Telecom (10), Vivendi (5), des opérateurs indépendants (2).

Pour rendre justice à France Telecom, sa politique des prix sur SAT3 est progressive et l’opérateur a proposé des prix parmi les plus bas sur les liens vers le Sénégal et la Côte d’Ivoire. En parallèle la construction de liens transfrontaliers régionaux a permis plus de concurrence, en particulier au Mali au désagrément de la Sotelma.

5. Infinity: C’est le projet le moins réaliste dans la partie mais les promoteurs restent confiants quant à la signature éminente du plan de financement. Tout comme le projet Mainstreet, ils devront chercher à établir des partenariats avec les opérateurs qui ne participent pas déjà à d’autres projets.

6. O3B: Son entrée sur le marché s’est traduite par un intérêt croissant pour les transmissions internationales. Sa constellation de satellite sera lancée à la fin de l’année 2010. Son promoteur a annoncé qu’ils ont déjà vendu 7GB de capacité. C’est un petit volume en comparaison avec les capacités des projets de câble mais non moins intéressant en tenant compte que cette capacité ne sera disponible que dans 18 mois.

(Ne mentionnez pas s’il vous plait l’omission du projet Uhurunet du NEPAD. C’est un projet qui n’a pas de soutien réel et qui est seulement pris au sérieux à cause de l’appui du Département des Communications. La situation va probablement changer cette année avec les élections)

En termes de concurrence, la situation ne sera pas nécessairement aussi morose parce qu’il est de plus en plus difficile de protéger des marchés moins concurrentiels. Suburban Telecom, un opérateur du Nigéria, a établi un lien transfrontalier ave le Bénin lui permettant de proposer de la bande passante internationale à un prix plus bas et de meilleure qualité. L’opérateur projette d’étendre sa route vers Accra. Phase 3, un autre opérateur du Nigéria envisage d’établir un lien terrestre entre Lagos et Accra.

Pour les opérateurs historiques du Bénin et du Togo, il s’agit d’une chance à ne pas manquer de faire de l’argent sur les volumes de transmission des pays voisins. Un arbitrage au niveau régional permettra une convergence des prix vers le bas. Certains pays continueront à résister à la construction de liens terrestres pour des transmissions régionales. Pour l’Afrique de l’Ouest, cette position est intenable dans la mesure où elle encourage les opérateurs de télécommunications a utilisé de la fibre internationale ou des transmissions satellitaires pour écouler leur trafic régional. Des licences moins chères pour des passerelles internationales encouragerait la construction de ce type de liens.

Il n’en reste pas moins vrai qu’il est bien plus difficile de réunir des capitaux aujourd’hui qu’il y a un an de çà. Un opérateur qui vient juste de boucler le financement d’un projet différent de ce évoqués dans cet article, nous a dit que les institutions de financement les plus communes ont annoncé un moratoire de six mois, une période nécessaire pour leur permettre d’évaluer leurs avoirs dans ces temps incertains. Certaines de ces organisations financières sont probablement celles qui peuvent financer des opérateurs plus marginaux dans des pays qui n’ont pas encore de stations.

Seacom est entrain de poser son câble le long de la côte est. La date d’achèvement est fixée pour le second trimestre de cette année mais l’opérateur n’a pas annoncé sa position quant à la côte ouest. Si la société envisageait à ce stade de s’associer à un projet existant, il serait logique de s’associer à Mainstreet (le seul projet indépendant) ou avec West African Cable System qui a le soutien financier de l’opérateur sud-africain Neotel.

La décision clef pour tous les opérateurs est quant à la validité d’investir de larges sommes d’argent dans des projets de construction de câbles de fibre optique ou de plus simplement d’acheter la connectivité auprès d’un autre opérateur prêt à investir en leur nom. Des doutes persistent quant aux intentions des opérateurs: ils préfèreraient la première option pour éviter que les prix sur la côte ouest tombent au même niveau que les prix promis sur la côte est. Dans cette partie de poker, chaque joueur ne dispose pas d’une donne gagnante.

http://www.balancingact-africa.com/subforecasts.html

Si vous vous souhaitez en savoir plus sur la demande en bande passante internationale en Afrique, Balancing Act va bientôt publier la troisième édition de son rapport intitulé « African Voice and Data Bandwidth Forecasts (2007 – 2012) ». Le rapport contient plus de dix feuillets Excel avec des données détaillées sur la demande en capacité voix et données pour chaque pays en Afrique. Le rapport est disponible sous un format statique avec les données énumérées plus haut ou sous un format dynamique vous permettant de changer les hypothèses de calcul de la demande en capacité pour analyser votre propre part de marché. Pour consulter la table des matières du rapport cliquez sur le lien suivant: http://www.balancingact-africa.com/subforecasts.html