La presse camerounaise en ligne face au dilemne de l’information gratuite ou payante

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A l'heure de la hausse des coûts de production, cette voie pourrait constituer une bouffée d'oxygène pour les éditeurs camerounais.

Au passage des prix des quotidiens à 400 francs le 1er juillet 2008, Pius Njawé, le directeur de publication du Messager déclarait à nos confrères du Jour que : "On signale que Macacos, qui imprime la plupart des journaux, va revoir à la hausse ses prix d'impression. D'autre part, Messapresse envisage d'augmenter sa marge sur les prix des ventes des journaux. Qui va payer la note ? C'est le consommateur. Tout cela n'augure pas des lendemains qui chantent. C'est pourquoi je pense que nous devons continuer la réflexion sur comment faire pour trouver d'autres sources de financement pour la presse, qui est dans un contexte général essentiellement déficitaire". Et depuis, les réflexions vont bon train. Pour certains, une bonne bouffée d'oxygène pourrait provenir de l'accès payant aux sites web de ces quotidiens.

Une idée qui est loin de faire l'unanimité, mais qui augure peut-être des lendemains certains si l'on s'en tient au nombre de visiteurs, surtout à l'étranger, de ces sites d'informations. A ce sujet, Junior Binyam, rédacteur-en-chef de Mutations, confiait à son retour d'un récent voyage aux Etats-Unis que "il y a une forte demande actuelle d'informations sur le Cameroun par sa diaspora installée au pays de Barrack Obama. Surtout des informations disponibles en anglais dans la mesure où j'y ai rencontré des compatriotes qui se retrouvent à recourir aux services d'un traducteur pour pouvoir disposer des informations dans la langue de Shakespeare, moyennant évidemment payement".

Ainsi, la demande existe, mais est-ce pour autant que l'affaire est faisable pour les principaux concernés que sont les responsables des entreprises de presse au Cameroun ? Pour Alain Blaise Batongué, directeur de publication de Mutations, " en gros, je pense que le journal en ligne n'est pas un rival du journal papier parce que, dans notre contexte, ceux qui lisent le journal en ligne sont, pour la plupart, hors du pays et n'ont donc pas la possibilité matérielle d'acheter le journal en papier. Sachant ce que coûtent les journaux, ils sont disposés à payer ce qu'il faut, mais à la condition que ce soit une action concertée". Cela aiderait sans doute à réduire les coûts de production qui pour un journal comme Le Messager s'élèvent, aux dires de son directeur, à 370 francs Cfa le numéro.

Mais si cette option emporte l'adhésion de certains éditeurs, ce n'est pas le cas chez d'autres. Haman Mana du quotidien Le Jour estime, en effet, que "notre site internet, à l'heure qu'il est, est encore dans une logique de notoriété du titre, aussi bien au Cameroun qu'à l'étranger. Nous n'avons pas encore envisagé de le rendre payant". Un avis que partage Richard Touna de l'hebdomadaire Repères pour qui "notre site n'est pas encore payant, nous ne disposons pas de l'expertise nécessaire pour cela, mais nous savons bien que ce pourra être une source additionnelle de revenus pour le journal, nous y réfléchissons".

Et ils ont intérêt à le faire dans la mesure où la décision de rendre l'accès aux sites payant n'est pas facile à prendre. Roger Alain Takam, directeur de puplication du mensuel Les Cahiers de Mutations et spécialiste des nouvelles technologies de l'information et de la communication (Ntic), prévient : "Le commerce en ligne, puisque c'est de cela qu'il s'agit, n'est pas aisé. Il a ses caractéristiques propres et requiert une étude préalable de marché afin de mieux cerner la cible potentielle à même de souscrire à l'initiative de l'accès payant aux sites d'informations venant du Cameroun ; elle permet aussi de maîtriser l'environnement virtuel. Mais la possibilité de commercialisation existe, sauf qu'il faut penser à ficeler un projet éditorial de e-commerce digne de ce nom, ce qui n'est malheureusement pour l'instant pas encore le cas".

Pour lui, l'argument de l'inadéquation de la loi sur la communication sociale au Cameroun est spécieux, "parce que comme dans tous les domaines, elle ne vise qu'à réglementer ce qui existe déjà. Et pour l'instant, vous constatez avec moi qu'aucun projet d'accès payant à partir du Cameroun dans le domaine des médias n'existe encore. L'offre éditoriale doit pouvoir être adaptée au type de support et à la demande qu'il induit. Pour l'instant, on ne fait que de la figuration sur la toile. On ne maîtrise pas encore cet outil. Mais je constate que nombre de confrères directeurs sont en train de prendre conscience des enjeux de l'outil et je ne désespère pas de voir bientôt des initiatives fleurir sur la toile dans le sens du e-commerce pour les informations".

La balle est donc dans le camp des éditeurs qui doivent pourtant oser la rupture car comme le dit Roger Alain Takam, "celui qui visite un site n'est pas forcément un potentiel acheteur. Il ne suffit pas d'exciper le chiffre de visiteurs au quotidien pour dire qu'un marché potentiel existe". Il faut donc ficeler le projet en y intégrant les caractéristiques qui sont propres à Internet. Et ne pas négliger au passage l'aspect bancaire qui, pour l'instant, ne fait pas la part belle aux transactions financières virtuelles comme le relève l'interview ci-contre. Mais pour Pius Njawé, le véritable combat est ailleurs. Il préconise en effet un toilettage de la loi sur la liberté de la communication sociale au Cameroun. Car elle "est archaïque.

On ne peut pas embrigader les entreprises de presse de cette manière là. Ça va faire l'objet de notre prochain combat au sein de l'association mondiale des journaux". Un combat que l'on n'espère pas vain et qui contribuera à rendre les quotidiens camerounais plus performants et surtout les amener au même niveau que ceux des pays de l'Afrique de l'Ouest qui sont plus nombreux et plus structurés. Car comme le relève Haman Mana dans le mensuel Com News en kiosque, "malgré sa "résistance", on ne vend pas cher la peau de la presse écrite pour les prochaines années, car l'arrivée d'internet dans le partage se fera au détriment de l'imprimé qui, fort heureusement, peut se rattraper grâce à ce même internet parce qu'on a pu se rendre compte que les journaux écrits étaient les meilleurs spécialistes des contenus... " On ne demande plus qu'à voir.

(Source : Le Quotidien Mutations)