Pas de ticket gratuit : la crise financière mondiale aura un impact sur le secteur des télécoms en Afrique

L'éditorial du mois

Il est sans doute trop tôt mais l’espoir est de mise que l’Afrique évitera les pires méfaits de la crise financière globale. Ses banques sont bien moins impliquées dans des prêts et le petit nombre de consommateurs existants a toujours bien du mal à trouver un endroit qui fait crédit. Dans un monde interconnecté, l’Afrique n’est pas à l’abri des coups tout comme les autres continents et cela aura des répercussions directes sur le secteur africain des télécoms. Russell Southwood s’essaye à lire à travers les lignes.

Durant les cinq dernières années, plus de la moitié des pays du continent africain ont eu un taux de croissance supérieur à la moyenne. La croissance au sein de ce groupe de pays a directement affecté les niveaux de richesse des populations concernées. Au Kenya par exemple, la classe moyenne a augmenté de 3% au cours des trois dernières années: c’est un petit pourcentage représentant un grand nombre puisque cela concerne plusieurs millions de personnes. Les pays dont la croissance économique a été plus lente, ont été ce sortant d’une guerre civile. Pour eux, n’importe quel taux de croissance, a été un plus en comparaison avec les années précédentes.

Une part importante de la croissance économique dans les pays africains à forte croissance est issue des économies émergeantes de la Chine et de l’Inde qui ont acheté des ressources naturelles et des produits alimentaires. Si dans les pays développés, les gens achètent moins de produits manufacturés venant de Chine, cette dernière aura besoin de moins de ressources naturelles provenant d’Afrique. Une demande plus faible en matières premières signifie une baisse des prix pour des produits comme le pétrole et le cuivre. Le seul point positif, c’est la diminution probable du nombre d’actes de vandalisme sur des câbles de transmission. Si la Chine éternue, l’Afrique attrapera un rhume.

Quel est l’impact de cette analyse économique générale sur le secteur des télécoms en Afrique et qu’est ce que cela signifie pour vos activités ?

- Si vous essayez de lever des fonds pour investir en Afrique, c’est devenu beaucoup plus dur. Certains d’entre eux à ce stade, étaient entrain de négocier des accords avec des institutions financières qui ont été sauvées par le Gouvernement américain. Des fonds souverains (provenant principalement d’économies produisant du pétrole) sont sans doute plus immune à la crise monétaire mais la baisse du prix du pétrole réduira la taille de ces fonds au cours du temps.

- Les bourses locales africaines sont sans doute toujours à même de lever des fonds mais la taille des fonds disponibles est bien modeste en comparaison avec la valeur d’accords réalisés dans le passé. Il sera intéressant d’observer ce qui va se passer au Nigéria où les banques se disent toujours prêtes à investir dans de nouvelles activités. A moins que la crise financière s’amplifie, le Gouvernement chinois (qui dispose d’importants dépôts en $US) continuera à soutenir ses exportations au moyen de prêts financiers à des taux favorables en faveur des opérateurs historiques africains les plus pauvres. Quelques opérateurs mobiles se rajouteront peut-être à la liste ?

- Les opportunités dans le secteur du mobile en Afrique ont été perçues comme une machine à imprimer de l’argent et même avec la recrudescence de la concurrence, les nouveaux venus sont anxieux de s’implanter sur le marché au prix fort. Il faut bien cependant noter un mouvement de replis parmis les investisseurs les plus opportunistes qui n’ont pas nécessairement d’activités antérieures dans les télécoms : Hits Telecom par exemple vient de vendre ses opérations à France Telecom. Se faisant ils ont raté la nouvelle filiale africaine d’Orascom, Telecel Globe. La marée engendrée par la panique financière globale amène et emporte les gens: rappelez-vous du groupe Vivendi qui a quitté l’Afrique pendant la crise financière des télécoms pour revenir lorsque la situation s’était améliorée.

La logique de la crise globale actuelle suggère qu’il y aura moins d’argent disponible et que par conséquent les prix baisseront et qu’il y aura moins de concurrents. Les possibilités pour de nouvelles licences mobiles ou l’acquisition d’opérations existantes sont limitées. Dans ce contexte, l’Afrique continuera à exceller dans ce qu’elle a su faire le mieux jusqu’à maintenant c’est à dire « la vente de pénurie » à un prix plus élevé. Il n’y a pas d’autres places au monde où vous pouvez escompter un retour sur investissement supérieur à la moyenne au bout de dix-huit ou vingt-quatre mois. Entre 5-10% du marché connu reste toujours à conquérir. Dans les circonstances actuelles, investir dans la téléphonie mobile est un bien meilleur pari qu’accorder des prêts immobiliers à hauteur de 120%.

- Moins d’investissements signifient moins d’argent injecté dans les économies africaines et moins de croissance. Pour être plus spécifique, si un opérateur mobile investit 200 à 400 millions de $US dans un pays, une large part de cet argent est utilisée pour employer des gens, pour acheter des services locaux et de la publicité. En termes de publicité, les opérateurs mobiles sont parmis les cinq plus gros acheteurs recensés dans les pays disposant de statistiques.

En tenant compte du fait que les acheteurs potentiels de services mobiles auront moins d’argent, la concurrence pour la part de marché dont ils disposent déjà, en sera d’autant plus féroce. Les discussions vont aller bon train concernant l’importance des services et les nouvelles fonctionnalités avant qu’une guerre de prix soit déclarée. Les plus petits, ceux qui opèrent dans un pays seulement ou gèrent des petites opérations dans plusieurs pays seront les plus touchés. Ils deviendront la proie de nouvelles acquisitions ou ils seront peut-être même forcés de mettre la clé sous la porte si la pression devient trop intense.

- L’étincelle d’espoir dans cet abysse est que le consommateur africain (la personne avec un salaire mensuel et un certain revenu disponible) est bien moins endetté que son homologue européen ou américain. Dans la situation actuelle, il ne va pas jeter l’argent par la fenêtre mais il continuera à dépenser. Les pauvres qui n’ont pas encore rejoint le rang des consommateurs continueront à survivre. Il est bien possible que le niveau des paiements des membres familiaux résidant à l’étranger baisse, une conséquence de la récession qui frappera les économies développées.

La semaine dernière, le Ministre des Finances de l’Afrique du Sud, Trevor Manuel, a invité les gens à ne pas paniquer, des paroles qui sont souvent un prélude à la ruée des gens vers les canoés de sauvetage. La pire des choses qui va peut-être arriver, c’est une inflation des salaires. L’échec de Telkom South Africa à résoudre son problème de suremploi peut sembler une victoire pour ses salariés mais si les salaires continuent à augmenter au-dessus du niveau de l’inflation, cela réduira les marges bénéficiaires déjà sous pression de la société.

- Un ralentissement de l’économie signifie que les gouvernements recevront moins de recettes fiscales et les sociétés privées moins de revenus. Ces deux éléments auront un impact sur le cycle d’achat d’équipements informatiques et de télécommunications. La société SAP a annoncé que les résultats financiers des pays développés pour le troisième trimestre 2008 étaient mixtes. Tandis que Cisco annonçait une résurgence des commandes dans les marchés émergeants, le nombre de commandes pour l’Afrique était très faible.

L’argent dépensé à sauver des banques qui le méritent, c’est sans doute aussi moins d’argent pour l’aide internationale. Cette dernière subventionne une grande partie des investissements TIC des gouvernements africains et cela conduira à une contraction du marché, en particuliers pour les grandes multinationales informatiques ayant une présence sur le continent. Toutes ont réalisé des investissements sur le terrain dans l’espoir de réaliser des affaires dans le futur – une présence fragile qui pourrait bien être remise en cause.

Deux facteurs importants peuvent agir à contre-courant de ce cycle : l’évolution du prix de la bande passante internationale avec l’installation de nouveaux câbles et la coupe du monde de football en Afrique du Sud en 2010. Le premier (au second trimestre 2009) permettra une baisse des prix de la bande passante internationale le long de la côte Est de l’Afrique avec des prix passant de 5,000/6,000 $US par méga à 500/1,000 $US par méga. Ce n’est pas tant une bonne nouvelle pour les activités des sociétés vendant de la capacité au prix fort pour les fournisseurs de services sur le réseau. Les prix baisseront aussi le long de la côte Ouest dans le second trimestre 2010 mais dans une moindre mesure. La coupe du monde de football est un souffle de croissance bienvenu en Afrique du Sud et permettra à ce pays de construire des infrastructures essentielles. La seule question qui reste: est-ce qu’elles seront terminées à temps ?

La partie la plus difficile à prédire est l’immense irrationalité des marchés financiers: la sueur froide née de la peur qui enraye actuellement les marchés dans le Nord n’a pas toujours de fondements mais elle peut s’étendre au Sud. L’Asie anticipe déjà le pire. Cela arrivera seulement si la crise globale s’étend et le sentiment dominant est que l’argent des gouvernements ne suffira pas à contenir les difficultés. Tout tourne autour du mot crucial « confidence ».

Accrochez-vous donc bien parce que cela va sans doute devenir plus chaotique…