LE COURANT NE PASSE PLUS ENTRE LES PARTENAIRES DU PROJET DE FIBRE OPTIQUE EASSY – EST-CE LE DEBUT OU LA FIN DES NEGOCIATIONS ?

L'éditorial du mois

Le chemin menant à la conclusion des accords pour la construction d’EASSy n’a pas été facile jusqu’à présent. La commission e-Afrique du NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique) encadre 23 gouvernements dans le cadre de la signature du protocole intitulé cadre réglementaire et politique des TIC en matière d’infrastructure à haut débit du NEPAD. Un grand nombre de ces pays ont déjà un ou plusieurs partenaires impliqués dans le consortium d’EASSy. En parallèle il y a des organisations de fonds de développement (telle que la Banque Mondiale) mais aussi des institutions financières et commerciales qui chercheront peut-être aussi à s’impliquer. A la périphie de ce « cercle magique » plutôt encombré il y a de petits et moyens investisseurs potentiels qui attendent sur le bas-côté que « les choses se tassent » pour se faire connaître. Russell Southwood explore les méandres de ces négociations et leurs résultats à ce jour.

A la fin du mois d’août 2006, les gouvernements impliqués dans le projet d’EASSy et leurs homologues dans les pays de l’intérieur se sont sentis obliger d’en assurer son succès et se sont réunis à Kigali pour signer un protocole conçu comme un document-cadre pour l’ensemble des travaux de construction. Sept pays – la Tanzanie, l’Uganda, le Rwanda, le Lesotho, le Malawi, Madagascar et plus intéressant l’Afrique du Sud ont signé le protocole. L’absence de signataires des autres gouvernements (à l’exception du Kenya) a été mise sur le compte par les organisateurs de la réunion de l’indisponibilité des ministres en question.

Une personne proche du processus nous a dit : « nous avons des commentaires positifs de certains pour d’autres des difficultés subsistent ». Djibouti, l’Ethiopie et le Sudan tombent certainement dans la seconde catégorie. Les ministres signataires se sont mis d’accord de contacter les pays voisins dans l’espoir d’avoir plus de signatures à la fin du mois de novembre. Si nos sources non-officielles sont correctes, le nombre de signataires totalisera dix à la fin de ce mois et vingt à la fin du mois de novembre. Les pays en question sont principalement des membres du SADC (la communauté de développement de l’Afrique australe) et de COMESA (le marché commun des pays de l’Afrique australe et de l’est).

Quand bien même des progrès seront faits en termes du nombre de signataires, des désaccords subsistent dans trois différents domaines. Le gouvernement du Kenya a refusé de signer le protocole et a annoncé son intention de soutenir la construction d’un cable en parallèle – plus à venir dans un moment.

Telkom en Afrique du Sud menace régulièrement de retirer son soutien au projet et ce faisant elle a créé un lien ‘plus ou moins officiel’ entre la position du gouvernement sud-africain sur le futur de SAT3 et sa volonté d’investissement dans le cable EASSy. En juillet dernier, le Département des Communications était le premier à clamer haut et fort que la station d’amarrage de SAT3 est une ‘ resssource nationale essentielle’. Plus récemment un ministre du gouvernement a dit que cela ne sera pas nécessaire puisqu’en tout état de cause EASSy sera en concurrence avec SAT3 (la capacité de certains sud-africains de ne pas réfléchir plus loin que les frontières de leur pays fournit d’amples occasions de sourire au reste du continent. En effet, quand est-il des autres pays connectés à SAT3 ?).

En tenant compte que l’Afrique du Sud a signé le protocole, il lui serait difficile de perdre la face avec la non-participaton de Telkom. Le gouvernement sud-africain a toujours suffisamenet d’influence et de participation dans la société pour la pousser à s’obliger. Mais dans ces situations de quiproquo qui sont à l’origine de ce qui se passe, il semble que le gouvernement sud-africain a détourné son attention de SAT3. Si cela est le cas, il est fort possible qu’il le regrettera.

Le troisième point de désaccord est entre les ‘DFI’ (institutions de fonds développement) et les membres existants du consortium d’EASSy qui signeront leur propre chèque plutôt que d’attendre l’argent des donateurs.

A cet égard les fréquentes lamentations de Telkom en Afrique du Sud ont un certain mérite. Les deux groupes de participants débattent en privée l’idée que le protocole instaure des conditions fixant la barre si haut qu’il rend la participation privée impossible sinon improbable. A cela il faut ajouter que des différences significatives subsistent quant à l’interprétation du fonctionnement du SPV (special purpose vehicule : le groupe de contrôle au sein de chaque organisation). Cela est peu surprenant puisque beaucoup de problèmes clefs restent à résoudre.

Certains points de désaccord se concentrent sur les questions suivantes :

- Le protocole établit clairement que le retour sur investissement du projet EASSy sera réglementé. L’IGA est supposé définir ce chiffre. Selon les propos que nous a tenus un autre participant : » je ne suis pas au courant qu’il y ait déjà eu une discussion sur ce chiffre (RSI) ». Sans cette information, il sera difficile pour tout investisseur externe de décider de sa participation ou non.

- Des différences significatives subsistent quant au fonctionnement du SPV. Le protocole envisage un rôle central pour son SPV au sein d’un SPV hybride tandis que les membres du consortium d’EASSy qui resteront à l’extérieur du SPV sponsorisé par le NEPAD se demandent pourquoi ils devraient s’impliquer dans l’entité de contrôle. Un cynique dirait qu’il aurait toujours un avantage à gagner mais ils ont raison de s’inquiéter que l’entité de contrôle sera captive du gouvernement.

- Le processus mis en place pour le choix des actionnaires continue à poser un problème pour ceux qui souhaitent voir plus de concurrence plutôt que moins. Les opérateurs doivent par exemple être approuvés par l’IGA. Les signataires du protocole souhaitent que l’entité en charge de ce ‘bien d’une importance stratégique’ reflète son appartenance africaine. Selon une source proche des négociations : »les gouvernements ont ajouté deux niveaux de bureaucratie introduisant la possibilité dans que des ‘amis’ du gouvernement obtiennent des ‘faveurs spéciales’.

- Le sentiment qui néanmoins règne entre les différentes parties est que les défauts peuvent être corrigés si la Joint Task Force (comité d’action) qui a organisé la réunion de Nairobi acceptant un SPV hybride, se réunit à nouveau puisqu’il agit comme un lien entre les différentes parties. Sans cela il y a un danger réel de déconnexion.

Cela nous laisse avec le refus du gouvernement du Kenya de signer le protocole. La partie compréhensible de la position du gouvernement kenyan est qu’il ne croit peut-être plus que les différentes parties puissent arriver à un accord. La réalité de la politique régionale est que l’article 18 du protocole donnera l’assurance à l’Afrique du Sud d’être couronné en tant que Président de l’organisation en sachant que le NEPAD est perçu comme un agent du gouvernement sud-africain. Leurs relations très proches a déjà soulevé en privé des remarques.

Par conséquent l’acte solo que joue le gouvernement kenyan est une façon de signaler aux signataires du protocole qu’ils doivent agir rapidement et chercher à résoudre les problèmes existants. Entre temps le gouvernement va continuer en parallèle à travailler sur son propre projet de connexion à Fujairah (Sudan), une forme de garantie qu’il assure pouvoir financer par un emprunt public placé sur la Bourse de Nairobi. Il reste à voir si la bourse locale a la capacité de collecter ce montant d’argent voire la volonté de le faire et cela prendra autant de temps que la réalisation d’EASSy. Il n’y a pas encore de signe que Telkom Kenya veuille quitter le consortium d’EASSy – les paris restent ouverts dans les deux sens et dans ces circonstances l’opérateur kenyan continue à avoir le sentiment de contrôler le processus.

Dans deux semaines Flag Telecoms se rendra au Kenya pour rencontrer KDN (Kenya Data Network) et discuter de leur projet de câble de fibre optique et du soutien qu’ils ont obtenu jusqu’à présent. Il n’est pas difficile d’envisage une situation dans laquelle KDN et le gouvernement kenyan s’accordent à soutenir l’organisation qui arrivera à réaliser le projet. KDN continue à assurer qu’il offrira la connectivité au prix le plus bas possible.

Les trois prochains mois seront sous le signe de ‘ça passe ou ça casse’ pour le projet d’EASSy tandis que les gouvernements et les partenaires actuels essayeront de convaincre des investisseurs potentiels de la valeur de cet investissement.