L’IVOIRIEN Demba Traoré EXPLIQUE que "Le monopole existe toujours dans les télécoms"

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Senior Web Architect à I2S2, un fournisseur d'accès internet qui a été l'un des premiers à développer les liaisons sans fil, Demba Traoré est un observateur averti des mutations qui s'opèrent dans le secteur des télécoms aussi bien en Côte d'Ivoire qu'aux USA où il a sa résidence principale. De passage à Abidjan, il a bien voulu accepter d'évaluer, pour Notre Voie, le processus de libéralisation des télécoms engagé dans notre pays depuis décembre 2004.

Des années après, vous n'êtes pas, dit-on, satisfait du vent de libéralisation qui a soufflé sur le secteur des télécoms ?

C'est vrai, parce que j'estime que beaucoup d'autres "verrous" auraient dû sauter mais qui, malheureusement, sont encore en place. Pour comprendre la position qui est la mienne, il faut partir de l'historique-même de ce que d'aucuns qualifient de libéralisation des télécoms Ce que l'Ivoirien doit savoir, et qui est fondamental, c'est que nous sommes simplement passés d'un monopole juridique d'un opérateur unique sur le secteur à une libéralisation théorique. Et rien d'autre.

Il y a bel et bien un monopole de fait. Le monopole existe toujours sur le plan technologique. Vous me direz sans doute que c'est paradoxal, vu le grand nombre d'opérateurs et la convergence de technologies que l'on note chez tous, surtout en matière d'internet, mais c'est la triste réalité. De quoi s'agit-il ? De 1960 à 2004, à la fin supposée du monopole, l'Etat a beaucoup investi dans les infrastructures de base en téléphonie et, aujourd'hui, toutes ces infrastructures appartiennent à un seul opérateur, Côte d'Ivoire Télécoms (CIT). Cela signifie donc que tous les autres opérateurs sont handicapés dès le départ, parce que c'est comme si on leur demandait de refaire le même réseau que CIT a en 2 ou 3 ans pour résister dans un cadre concurrentiel. Ce qui est impossible

Qu'est-ce que l'Etat aurait dû faire et qu'il n'a pas fait ?

La solution aurait été que l'Etat de Côte d'Ivoire oblige CIT à mettre les infrastructures à la disposition de tous les autres opérateurs, moyennant paiement bien sûr. Nous n'inventons rien, cela se fait ailleurs dans les pays avec beaucoup plus d'expérience en régulation que notre pays et ça réussit.

L'interconnexion existe et cette possibilité d'appeler de son réseau un correspondant d'un autre réseau, c'est CIT qui l'offre

CIT n'offre pas l'interconnexion. L'interconnexion est multipartite et si les termes ne sont pas définis avec en tête l'intérêt du consommateur, cela peut justement favoriser les premiers opérateurs par rapport aux nouveaux venus. Pire une oligarchie peut en résulter. Et je pense que nous sommes bel et bien dans un cas d'oligarchie en Côte d'Ivoire avec le couple CIT - Orange et dans une moindre mesure la paire MTN-Orange. Pour revenir à votre question, je dirai que CIT n'a pas le choix. Non seulement la réglementation sur le plan international impose l'interconnexion, mais cet opérateur en a lui-même bénéficié et continue d'en bénéficier. Sans quoi il n'aurait pas été un réseau de téléphonie Il y a aussi, il ne faut pas l'oublier, qu'il en tire profit sur le plan business, en ce sens qu'il y a des paiements qui s'effectuent entre opérateurs après balance

Soit où se situe donc le problème ?

A plusieurs niveaux. Le premier et le plus important à nos yeux, c'est la portabilité de numéros de téléphone. C'est-à-dire qu'un client doit pouvoir changer d'opérateur fixe tout comme d'opérateur cellulaire tout en conservant son numéro de téléphone dans un rayon géographique raisonnable. Ce problème est tellement important que cela nous fait dire qu'un opérateur comme AROBASE a mal négocié son installation aux côtés de CIT En téléphonie, si l'on veut être réellement dans un système concurrentiel, l'abonné doit avoir la possibilité de garder son même numéro de téléphone en changeant d'opérateur. C'est-à-dire que si j'ai un numéro fixe chez CIT et que je veux aller chez AROBASE, j'ai le droit de le faire en gardant mon même numéro de téléphone. Parce que m'obliger à changer de numéro, comme c'est le cas actuellement, c'est me causer un préjudice. Pourquoi devrais-je perdre un numéro sur lequel j'ai communiqué pendant 10 ans et qui est celui que tous mes partenaires co nnaissent ? Non c'est un investissement très important

Mais, n'oublions pas que la ligne appartient à CIT ?

La ligne d'accord, mais pas le numéro. Les numéros n'appartiennent pas à CIT, mais à l'Etat qui les attribue à travers l'ATCI (Agence des Télécommunications de Côte d'Ivoire - NDLR). Et puis, s'agissant des lignes, il ne faut pas oublier que CIT a bénéficié d'un monopole du bien public, c'est-à-dire d'un investissement fait avec l'argent du contribuable ! C'est important, parce que le problème ne se poserait pas s'il n'y avait pas eu ce monopole et les investissements sur fonds publics et que tous les opérateurs étaient appelés à exercer en démarrant leurs activités au même niveau, sur fonds propres

Cette portabilité s'applique aussi aux réseaux mobiles ?

Absolument. Il y a quand même les plate- formes qui sont différentes

Ce n'est qu'un problème de programmation. Ce ne sont quand même pas les ordinateurs qui vont nous dire ce que nous devons faire !

Soyons précis. Est-ce possible techniquement ? Un numéro qui commence par 06, donc identifié comme un numéro MTN, peut-il fonctionner chez Orange ?

Bien sûr. Cela se fait ailleurs, comme aux Etats-Unis par exemple .

Et nous avons cette technologie ici en Côte d'Ivoire ?

Nous l'avons. Pour mettre en place la portabilité, une simple base de données accessible par tous les opérateurs concernés résoudrait plus de 80% du problème et ferait déjà l'affaire. En matière de technologie, c'est en l'honneur du pays, il faut savoir qu'en dehors de quelques fonctionnalités de plus que les autres ont peut-être comme avance sur nous, nous ne sommes pas du tout en retard.

Revenons à la portabilité. C'est le seul élément qui vous fait dire qu'il y a un monopole technologique ?

Non. Dans ce monopole qui subsiste, il y a aussi le problème de l'internet qui permet à tout le monde de sortir vers l'international et qui est donc une porte importante de sortie, et que l'on pourrait qualifier de port d'Abidjan des télécoms. Cette porte est contrôlée par CIT. Accepteriez-vous qu'une structure privée contrôle totalement le Port autonome d'Abidjan ? C'est le SAT3 (South African Telecommunications 3), le réseau de câbles sous-marins, qui désenclave la Côte d'Ivoire sur le plan numérique. Il part des Indes et s'arrête au Portugal en suivant l'ancienne route du poivre découverte par Vasco de Gama, avec onze points de chute en Afrique. C'est un consortium, et la participation de CIT lui a, dit-on, coûté 10,5 milliards FCFA. L'Etat aurait dû faire cet investissement et en confier la gestion à une structure neutre vis-à-vis des autres opérateurs télécoms, cela nous éviterait les diktats actuels de CIT

Où se situe le problème ?

L'investissement pour le SAT3 a été fait par CIT et, apparemment, la possibilité est donnée à tous les opérateurs de l'exploiter. C'est vrai, mais il faut savoir qu'au terme de la convention avec le consortium, CIT ne peut même pas en refuser l'accès aux autres. Le problème, c'est que CIT le fait selon ses propres termes. Sans oublier qu'il a la possibilité de nuire aux autres opérateurs si ceux-ci se posent en concurrents sérieux

Un peu comme dans le cas de AFRIPA qui a eu plein de démêlés avec CIT ?

Plus ou moins. Revenons à l'accessibilité au SAT3. Où se trouve véritablement le problème ? Le premier problème, c'est que le coût est déterminé de façon unilatérale par CIT qui fait donc la loi parmi les ISP (Internet Service Provider) ou FAI, les fournisseurs d'accès internet, qui pratiquement passent tous par le SAT3, y compris AROBASE.

On pourrait dire que c'est de bonne guerre, puisque CIT a payé

Oui, je dirais même que la faute ne lui incombe pas totalement. Parce que l'Etat aurait dû prendre les choses en main en permettant un accès équilibré à tous au SAT3 dans le cadre de la libéralisation Prenons, par exemple, la politique des prix pratiqués par CIT. Le mégabit est vendu trop cher aux ISP. Il coûte 3 millions FCFA hors taxe par mois. Pour avoir une idée, il faut savoir qu'un mégabit donne 16 fois 64 kilobits, donc si vous, en tant que client, vous souhaitez avoir un débit minimum de 64 kbps garanti, votre fournisseur d'accès l'achetant à 3 000 000 FCFA HT divisé par 16, soit à 187 687 FCFA HT, à combien peut-il vous le revendre en tenant compte de ses charges fixes, de ses investissements et de sa marge bénéficiaire ?

Or ni 64 kbps, ni même 128 kbps, même garantis ou dédiés, ne sauraient être considérés comme le haut débit, encore moins partagés par plusieurs postes en entreprise ou dans les cyabercafés. Mais hélas ! c'est ce à quoi nous assistons. Et donc le World Wide Web se transforme chez nous en World Wide Wait.

On fait une requête pour une page, on attend indéfiniment l'ordinateur, alors que c'est l'ordinateur qui doit nous attendre. On se retrouve au service de l'ordinateur, alors qu'il doit être à notre service. Avez-vous idée des conséquences que cela peut avoir sur la productivité des employés des entreprises qui dépendent du net ? Si vous êtes une banque qui suit la Bourse, vous, avec une telle connexion, vous êtes forcément en différé et non à temps réel sur Wall Street. Chez nous ici, on a redéfini le haut débit à la baisse. Ailleurs, et pas forcément dans les pays développés, c'est à partir de 2 mégabits, voire 20 mégabits, qu'on parle de haut débit Sans oublier qu'ici, les 128 kilobits ou les 2 mbps, que l'on prétend faire avec le fameux ADSL, relèvent de l'arnaque

C'est simple à comprendre. L'opérateur dit : vous avez 128 kilobits. Mais, ce n'est vrai que si vous êtes seul à être connecté dans le même instant. Ce qui est aléatoire ici, parce que les mêmes 128 kilobits, il les vend à d'autres clients en jouant sur la probabilité que les différents clients n'éprouveront pas le besoin de se connecter dans le même temps.

C'est certes admis, même dans les pays développés, mais il y a un quotient à ne pas dépasser. 1 pour 8 est généralement accepté. Et là encore, selon l'usage que vous faites du net ! Or, ici, on utilise un quotient trop élevé, donc incapable de garantir un niveau minimum de débit. De sorte que les gens ayant pratiquement les mêmes habitudes, on se retrouve avec du 28 kilobits pour 128 facturés ou bien on a 80 kbps là où on paye pour 512 kbps, c'est-à-dire dans le premier cas, moins que ce que nous avions avec les modems traditionnels. La nouveauté ici étant que le téléphone ne coûte plus à la minute comme c'était le cas avant

Malgré les liaisons HF sans fil ?

Ici, il faut comprendre qu'il y a deux niveaux de connectivité. Dans un premier temps, le raccordement du client final à la plateforme de son FAI. Cela peut se faire de façon filaire (ligne téléphonique traditionnelle, ADSL, fibre optique, etc.) et par les ondes radio ou laser (le WIFI, le Wimax et même le cellulaire), mais le WIFI et le WiMax étant les plus répandus ici. Le deuxième niveau de connectivité se situe entre votre FAI et le réseau dorsal international de l'internet, c'est à ce niveau qu'intervient le SAT3 ou les VSAT.

Au premier niveau, le filaire étant, avec l'ADSL, un monopole de CIT, les autres opérateurs ont cherché d'autres moyens de connexion autres que la liaison filaire. Tels que le WIFI et le WiMax Mais passé le premier niveau, le monopoliste vous attend à la sortie sur le SAT3.

Il existe quand même les liaisons VSAT en international ?

Effectivement. Ces liaisons par satellite éliminent CIT, mais le VSAT n'est pas facilement accessible et les terminaux sont onéreux et les procédures réglementaires peuvent être dissuasives et, par conséquent, créer un environnement de monopole, sinon d'oligarchie au mieux. Car, à propos du SAT3, il y a quelque chose d'important que les Ivoiriens doivent savoir. Il y a AROBASE qui a fait un investissement important qui lui permet d'accéder au SAT3 par un autre membre du consortium autre que CIT. Mais, toujours est-il que son accès est sous le contrôle technique de CIT, et je ne suis pas sûr que ces deux opérateurs collaborent nécessairement dans le sens d'une meilleure connectivité de la Côte d'Ivoire. Par exemple, il nous a été donné de constater qu'un serveur hébergé dans le réseau sous contrôle d'AROBASE avant d'être accessible à un client qui utilise l'ADSL, les paquets iront se balader aux Etats-Unis et en France avant de revenir en Côte d'Ivoire et vice-versa. Si ces paquets ne sont pas cryptés, les Français ou les Américains auront eu, par exemple, le temps d'en faire ce qu'ils veulent. Il y a là un vrai problème sécuritaire et je dirai même que la sécurité de l'Etat peut en dépendre. Pour ce faire, permettez qu'on ne s'étende pas trop là-dessus pour le moment

Même si nous insistons ?

On en parlera à une autre occasion. (rires )

Comment se sortir alors de cette situation que vous semblez présenter comme un véritable bourbier ?

Il y a un vrai travail à faire. Que ce soit au niveau de l'Etat, des opérateurs ou du consommateur. Il faut que le régulateur soit plus fort. Pour l'instant, on ne peut que constater que le régulateur, l'ATCI, a la même culture d'entreprise que CIT d'où viennent d'ailleurs la plupart de ses cadres. Cela dit, l'Etat doit, par exemple, imposer la portabilité qui, je l'ai dit, est fondamentale. Il doit aussi instituer l'accès aux infrastructures existantes, le dégroupage qui est une modalité économico-commerciale.

Ce procédé qui, consiste à imposer à l'opérateur traditionnel un niveau d'accès à certaines parties de son réseau moyennant une compensation, sera un coup de pouce non négligeable à un environnement fait de concurrence. Le réseau téléphonique de l'Etat doit être moins dépendant d'un seul opérateur, sinon au mieux ne doit pas dépendre d'un opérateur afin que sa structure de régulation soit suffisamment forte. Devinez que CIT refuse d'exécuter une décision de just ice comme ce fut le cas par le passé dans le cas CIT- Afripa.

Si l'Etat décide de faire fermer CIT tant qu'il ne s'exécute pas, que se passera-t-il ? Le pays sera sans communication et même là encore cette dépendance crée un problème sécuritaire ! Aussi si la justice vis-à-vis de CIT ne peut pas être garantie à cause de la dépendance de l'Etat sur ses infrastructures, cela peut dissuader les investisseurs. Enfin, il faut aussi nécessairement assainir l'environnement des interconnexions avec l'institution d'un plafond

Plusieurs litiges ont permis de constater que le régulateur est sous équipé pour faire respecter la réglementation

C'est vrai et c'est bien dommage. Parce que tous les opérateurs devraient être en dessous du régulateur en terme d'équipements et de qualifications. Et non le contraire. Même sur le plan des ressources humaines, il faut absolument que les experts du régulateur soient les meilleurs. Ce qui suppose évidemment qu'en matière de rénumération, le régulateur est compétitif par rapport aux opérateurs sinon on assistera à une drainée de ses expertises vers les opérateurs. Et, nous pensons que l'ATCI en a les moyens .

Vous avez aussi parlé de l'implication des opérateurs et même du consommateur

Oui. Certains opérateurs pèchent trop par naïveté. Je vous ai donné l'exemple de AROBASE. De notre point de vue, leur plus gros problème n'était vraiment pas au niveau de l'interconnexion, mais au niveau de la portabilité des numéros et du dégroupage. Et c'est là qu'ils auraient dû engager le combat. Autrement dit, ils sont condamnés à n'avoir que de nouveaux clients en résidentiel ou des clients en entreprise qui démarrent. Sinon pourquoi voulez-vous qu'une entreprise qui a investi des dizaines de millions pour faire connaître son numéro de téléphone chez CIT décide un matin de rompre et d'aller chez AROBASE pour reprendre à zéro le marketing de son numéro ?

S'agissant du consommateur, il faut qu'il soit éduqué. Afin qu'il refuse la médiocrité. Je vous donne un exemple : les opérateurs font des promotions sans améliorer la capacité de leurs réseaux, ils taxent excessivement les appels en dehors de leurs réseaux respectifs et le consommateur les accompagne dans cela en achetant deux portables pour éviter les encombrements sur les réseaux ou pour appeler moins cher en intra-réseau. Ce comportement n'est ni plus ni moins qu'une prime à la médiocrité.

(SOURCE : Notre Voix)