Gaidy Ndaw, Directeur Commercial de la Sonatel s’exprime sur l’affaire Global Voice

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Directeur commercial de Sonatel, Gaïdy Ndaw se prononce pour la première fois sur le débat qui fait rage autour du contrôle du trafic international confié à Global Voice Group. Et c’est pour s’inquiéter profondément des répercussions que subissent les Sénégalais de la diaspora qui sont, désormais, obligés de débourser plus pour parler à leurs proches restés au pays. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, M.Ndaw démonte les arguments brandis par l’Agence de régulation des télécommunications et des postes (Artp) pour justifier l’arrivée de Global Voice, et estime que le président de la République a été mal informé dans ce dossier.

 L’As : Depuis quelques semaines, la Sonatel est sur la sellette avec l’arrivée de Global Voice…

Gaïdy Ndaw Le problème, c’est la surtaxe des communications entrantes dont vous avez entendu parler et qui aujourd’hui constitue une véritable menace pour l’équilibre financier de Sonatel, mais qui est aussi une menace pour le pouvoir d’achat des Sénégalais de la diaspora et des Sénégalais qui vivent au Sénégal.
Pour la deuxième fois aujourd’hui, les travailleurs de Sonatel ont bloqué l’accès aux techniciens de l’Artp qui voulaient installer le matériel de Global Voice à l’agence de la Médina. Pourquoi une telle attitude de leur part ?

Je ne suis pas sûr qu’on leur ait refusé l’accès. Ce qu’il faut juste noter, c’est que dans le code des télécommunications, seuls des agents assermentés ont le droit d’entrer dans les locaux de Sonatel pour y effectuer des missions. Donc si les agents de l’Artp sont bien assermentés, normalement, rien ne s’oppose à ce qu’ils effectuent leur mission au sein de Sonatel.

Pourquoi les Sénégalais de la diaspora subissent-ils un impact réel lorsqu’ils appellent au Sénégal, depuis l’entrée en vigueur du décret confiant le contrôle du trafic international à Global Voice ?

Les Sénégalais de la diaspora sont mé-con-tents. Ils sont très mécontents de la situation, parce qu’ils ont l’impression que dans tout cela, c’est eux qui paient. Si vous avez des correspondants qui sont à l’étranger, ils ont dû vous dire que depuis le 1er août, pour un même montant de carte prépayée, ils ont moins de temps. Ce qui veut dire que le tarif a augmenté. Dans la plupart de ces pays-là, européens ou autres, ils ont reçu des informations de leurs opérateurs de téléphone sur la hausse des tarifs. Ce qui fait qu’aujourd’hui, ils sont très mécontents. Et si vous lisez les forums sur internet, vous vous rendrez compte que leurs commentaires sont assez acerbes, et ils ont même lancé une pétition sur internet, bien avant celle de la Ligue des Consommateurs, pour dénoncer cette hausse des tarifs. Pourtant, l’Artp avait dit dans un de ses communiqués qu’elle avait pris toutes les dispositions pour que ni les Sénégalais de la diaspora, ni les Sénégalais vivant au Sénégal ne subissent un impact. Aujourd’hui, on se rend compte que c’est exactement le contraire. Il y a bien eu hausse du côté des Sénégalais de la diaspora. Et une hausse va intervenir pour les Sénégalais de l’intérieur. Mais je pense que tout cela est parti d’une mauvaise, voire incomplète information qui a été donnée au président de la République.

Quelle est cette mauvaise information ?

Le président de la République a été mal informé sur ce dossier. Pourquoi ? Supposons que vous alliez dans un hôtel cinq étoiles et que vous commandiez une boisson. Elle coûte cinq ou dix fois plus cher que chez le boutiquier du coin. Est-ce parce que vous êtes parti dans un hôtel cinq étoiles, où vous avez consommé une boisson à un tel prix, que vous allez dire au président de la République que la boisson coûte dix fois plus cher ? Alors qu’en réalité, la proportion de personnes qui consomme la boisson dans des hôtels de luxe est très faible. Pour en revenir sur le trafic international, 97% des appels des Sénégalais de la diaspora et tous ceux qui veulent joindre le Sénégal passent par des cartes prépayées. Cela ne passe pas par les voies classiques, c’est-à-dire les gens qui appellent de leur téléphone du salon ou autre. Donc, ces cartes prépayées sont un marché sous forte compétition, où les marges sont très faibles. Donc, ces opérateurs-là sont obligés de répercuter la hausse qui a été récemment instituée suite au décret présidentiel parce qu’ils ne veulent pas vendre à perte. Vous voyez quand je disais que le président de la République a été mal informé ! Voilà comment cette information a pu être déformée parce qu’elle n’a pris en compte l’exhaustivité des données de base. Maintenant, les Sénégalais qui vivent au Sénégal vont subir les conséquences. Le tarif va augmenter. S’il n’est pas mis fin à ce système de surtaxe, on sera obligé de répercuter la hausse des tarifs parce qu’elle fragilise nos équilibres économiques. Nous ne pouvons pas aujourd’hui supporter à la place des consommateurs cette hausse des tarifs parce que c’est une taxe. C’est comme lorsque la Rutel a augmenté, nous avons été obligés de répercuter la hausse. Donc les Sénégalais de la diaspora sont très mécontents, car ils ont vu que c’est exactement le contraire de ce que disait l’Artp qui s’est passé. Les Sénégalais qui vivent au Sénégal vont, sous peu, en subir les conséquences, s’il n’est pas mis fin à la surtaxe. Dans la zone Uemoa, tous les ministres en charge des Télécommunications ont demandé la possibilité que le décret ne s’applique pas pour les pays de la sous-région, parce qu’il risque de constituer un véritable frein à l’intégration régionale, car le téléphone est un outil très important pour tous les gens qui se déplacent dans la sous région.

Est-ce que les consommateurs sont les seuls perdants dans cette opération ? Si oui, qu’est-ce qui explique la levée de boucliers des Sonateliens ?

C’est comme dans le domaine de la météo ! Les spécialistes de la météo voient les risques d’orage, de tempête, de cyclone avant les populations. Ils voient les choses venir et ils alertent les populations en disant attention, il y aura un cyclone, la marée sera haute à telle heure, il risque d’y avoir une grosse averse à tel endroit. Maintenant, les populations, tant qu’elles n’ont pas vu l’averse, elles ne peuvent le considérer que comme des prévisions. Tout cela pour dire que la Sonatel a essayé de jouer le rôle prévisionniste de météo puisque nous sommes les spécialistes du domaine. Nous sommes très bien placés pour connaître les conséquences. Il est bien normal que nous soyions les premiers à informer qui de droit, sur tous les risques, puisque dans cette affaire-là, tout le monde perd. C’est vrai qu’on n’entend pas les autres opérateurs, mais ils sont tout aussi lésés que nous, en tout cas pour ceux qui détiennent une licence. Il y a aussi des risques pour les recettes de l’Etat. Ce qui est dangereux avec ce système-là, c’est comme si on vous injecte un poison et on vous dit : de toute façon, vous n’allez pas mourir tout de suite, ce n’est pas grave ! Vous mourrez dans une semaine, un mois. Mais non ! Il vaut mieux faire ce qu’il faut avant que l’effet du poison n’ait un impact mortel sur vous.

Vous annoncez un chaos financier alors que les autorités, elles, estiment que le système de la surtaxe va rapporter gros dans les caisses de l’Etat.

La direction générale a rencontré le Premier ministre et le ministre des Télécommunications. Elle a été reçue par le Sénat, le président de la République. Lors de tous ces entretiens, nous n’avons entendu aucune autorité nous dire cela.

C’est pourtant ce qu’on soutient du côté de l’Artp

De notre point de vue, les responsables de l’Artp n’ont pas bien informé le président de la République. La thèse selon laquelle les opérateurs étrangers font des marges de 300 ou de 1000% et que donc il faut les taxer plus cher pour récupérer une partie est inexacte. D’autant que cette proportion du trafic où on pense que les opérateurs étrangers font beaucoup de marges ne représente que 3% du trafic entrant. Donc, c’est une infime partie. La plus grosse se fait par les cartes prépayées et là, la marge est faible. Je ne pense pas qu’ils aient donné cette information au chef de l’Etat de façon précise. En plus de cela, il faut prendre en compte l’impact à moyen et long terme de cette décision. Qu’est-ce qui va se passer ? C’est la loi du marché ! Quand l’offre est supérieure à la demande et que votre tarif est cher, mais vous allez en dégringolade. Votre chiffre d’affaires va se tasser, vos marges aussi parce que vous n’êtes plus compétitifs. Le marché de la téléphonie internationale est un marché mondial avec une très forte intensité concurrentielle parce qu’il y a maintenant beaucoup d’acteurs. Il y a des centaines d’opérateurs dans le monde. Donc les tarifs se négocient pratiquement tous les deux mois, tous les trimestres, car le marché est extrêmement dynamique. Dans un tel marché concurrentiel, tout opérateur ou tout pays qui fige ses positions risque de se mettre tout de suite hors-jeu. Le Sénégal, quand même, a jusqu’ici été une plate-forme centrale des télécommunications en Afrique de l’ouest et je dirai même en Afrique tout court. Dans le nord de l’Afrique, c’est la Tunisie et le Maroc qui sont les plateformes. Au sud Sahara, c’est le Sénégal et l’Afrique du Sud. Mais aujourd’hui, c’est la plateforme compétitive que constituait le Sénégal pour la zone subsaharienne qui est en train d’être détruite. Le risque aujourd’hui, c’est que les recettes à partir desquelles nous investissions pour pouvoir développer les infrastructures, vont disparaître.

A combien va s’élever par an le manque à gagner que risque de subir la Sonatel, avec le système de la surtaxe ?

Déjà à court terme, il y a des pertes d’au moins 30%. Depuis que le décret est entré en vigueur au début du mois d’août, le trafic commence à baisser et cela ira en dégringolade. C’est pourquoi il est urgent de mettre fin à cette hémorragie pour les opérateurs, les consommateurs du Sénégal et de la diaspora, les recettes fiscales du Sénégal, pour la compétitivité continentale du Sénégal.

Mais certains soutiennent que si la Sonatel a engagé un bras de fer avec Global Voice, c’est parce qu’elle a peur qu’on ne découvre les fraudes qu’elle exerçait sur le trafic international.

Sonatel est un exemple de transparence et de bonne gouvernance au Sénégal et en Afrique. Pourquoi ? Sonatel est cotée en bourse. Il faut comprendre ce que cela signifie en terme d’exigence de transparence. Tout franc qui rentre et sort, on doit dire ce qu’on en a fait. Tout le monde peut aller dans le net consulter tous les résultats financiers de Sonatel dans tous leurs détails. Que vous soyez actionnaire ou non, que vous soyez client ou non. En terme de transparence, c’est difficile de faire mieux. En plus, il ne faut pas oublier que l’Etat est actionnaire à hauteur de 27% et membre du conseil d’administration. Donc en tant qu’actionnaire important, l’Etat a accès à toutes les données de la Sonatel. Cela lui donne un droit de regard. Il a validé les comptes de Sonatel. Dire que Sonatel pouvait frauder, c’est méconnaître le secteur des télécommunications.

Premièrement, supposons que quelqu’un qui est en France appelle quelqu’un ici au Sénégal ; nous allons dire à l’opérateur français : « nous avons reçu un appel d’un de vos clients, cela duré tant de temps, donc vous nous devez tant ». Alors, cet opérateur-là va d’abord prendre le temps de vérifier, c’est ce qu’on appelle la réconciliation. Il faut que les deux opérateurs communiquant se mettent d’accord pour pouvoir se facturer. Et en général, cela prend six mois. Une fois qu’ils sont d’accord, il se facturent. Donc frauder reviendrait à sous-déclarer le nombre d’appels que j’ai reçu. Si je sous-déclare et que l’autre n’a pas sous-déclaré, lorsque le fisc vient faire des contrôles, il verra que ce n’est pas pareil. D’autant que le fisc peut faire une commission rogatoire, aller demander à cet opérateur de lui montrer la facture qu’il a établie à la Sonatel. Tout de suite, le fisc verra que ce qui a été déclaré est inférieur à ce que l’autre nous a facturé. Deuxièmement, si on doit frauder, il faut qu’on soit d’accord avec l’opérateur étranger. Vous pensez que ces gens-là osent frauder leur fisc pour les beaux yeux de Sonatel ? Pour que Sonatel puisse frauder, il faut qu’elle soit de connivence avec des centaines d’opérateurs dans le monde. C’est impossible. Par contre, c’est Sonatel qui est victime de la fraude. Tout le monde sait qu’il y a du trafic frauduleux, l’Artp le sait. Cela fait des années que nous nous plaignons auprès de l’Artp de cette fraude qui crée un manque à gagner pour nous. Il y a bien convergence d’intérêts, convergence d’objectifs, puisque nous mêmes nous sommes victimes de cette fraude. On est preneur, mais ce qu’on dit par contre, c’est qu’on ne comprend pas que pour pouvoir contrôler il faille augmenter les prix c’est-à-dire demander 125 milliards par an.