Tunisie: Economie numérique et société - Les tic et la croissance

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Les TIC produisent-elles une nouvelle croissance ou contribuent-elles uniquement à accélérer la croissance?

Le secteur le plus dynamique de l'économie mondiale est sans nul doute celui de l'économie numérique (télécommunications, audiovisuel, logiciel, services informatiques, services en ligne), dont le taux de croissance représentera d'ici 2015 environ 30% de la croissance mondiale. C'est pourquoi les Etats-Unis d'Amérique y ont investi, jusqu'ici, deux fois plus que la France et une fois et demie plus que le Japon. Quant aux PAF, ils investissent, depuis 5 ans, de plus en plus dans ce secteur, mais sans discernement et épisodiquement. Si cette démarche ne se rationalisait pas, ils risqueraient de se retrouver en déficit grave en matière de TIC et de leurs usages. En vue d'éviter cette situation, ils gagneraient à procéder à l'élaboration de plans de développement de l'économie numérique articulés autour de certains axes prioritaires. Il s'agit surtout de la baisse des tarifs d'accès aux réseaux.

Les prix d'accès à l'Internet en Afrique francophone, exclusion faite des pays d'Afrique du Nord, sont les plus élevés du monde. Deux causes majeures à cette situation:

La première est la faiblesse du réseau de la concurrence qui affiche dans les pays les mieux dotés en infrastructure de télécommunications (Tunisie et Maroc) trois compétiteurs. Or, dans le domaine des télécommunications, une concurrence, à trois où même à dix, signifie la création automatique d'un cartel se partageant le marché plutôt que l'influençant, à la baisse, pour mieux vendre. Comme le marché des télécommunications des PAF, dans sa structure actuelle et selon la manière dont il est segmenté (nouvelle licence à chaque nouvelle activité), ne favorise pas la concurrence, on peut s'attendre à ce que le cartel perdure, consacrant ainsi le niveau élevé des tarifs. Certes, le poids démographique des PAF et la croissance qu'ils affichent peuvent entraîner les fournisseurs d'accès à baisser leurs tarifs, mais c'est une hypothèse improbable car, d'une part, les PAF n'ont pas de stratégie unifiée vis-à-vis des équipementiers et des fournisseurs d'accès et d'autre part ces derniers, champions du capitalisme, n'ont pas pour habitude de baisser la variable prix. Dans cette situation,â-‚que faire? Cinq démarches factuelles pourraient aboutir à baisser les tarifs:

La première consisterait pour chacun des PAF à réduire les taxes sur les abonnements d'accès.

La seconde consisterait à unir leurs forces dans une espèce de «centrale de concertation sur les prix d'accès à Internet», érigée en vis-à-vis unique puissant des fournisseurs en vue de les persuader d'infléchir les prix à la baisse.

La troisième serait de créer, dans chaque pays, des «IXP» pour points d'échanges Internet, c'est-à-dire des carrefours où peuvent se rencontrer les fournisseurs d'accès, permettant d'éviter le recours à des passerelles internationales très onéreuses.

La quatrième consisterait à prendre le soin d'engager de sérieuses négociations avec les opérateurs et les équipementiers en matière de tarifs d'accès, chaque fois qu'il s'agit de passer des marchés en matière d'infrastructures de télécommunications. A titre d'exemple, parce que les pays de l'Afrique de l'Ouest ont négligé d'incorporer les tarifs d'accès dans le cahier des charges relatif à l'exploitation du câble sous-marin Sat3, ils ont été acculés par l'opérateur à acquitter des droits exorbitants.

La cinquième serait, pour les PAF à faible densité de réseaux téléphoniques fixes, d'avoir recours aux réseaux sans fil. Mais, cela n'ira pas de soi, car les firmes de l'industrie mobile, faute de pouvoir accéder aux portions de spectre dans les basses fréquences, sont dans l'incapacité de délivrer leurs services dans les zones enclavées et rurales. En outre, l'environnement législatif dans la plupart des PAF est peu favorable, pour l'instant, à la connexion sans fil. Mais l'enjeu numérique vaut la peine de faire l'effort de contourner ces difficultés et d'imiter en cela l'Inde dont les abonnés connectés à Internet via des réseaux sans fil sont 5 fois plus nombreux que les abonnés aux lignes fixes. Ces cinq démarches pourraient être conduites simultanément dans le cadre de la centrale de concertation sur les prix d'accès à l'Internet.

En tout cas, pour l'instant, la baisse des tarifs d'accès à Internet, quel que soit le type de connexion, paraît un objectif improbable. En effet, le manque de moyens des PAF pour se doter d'infrastructures ramifiées et à la pointe de la technologie, l'absence de coordination de leurs stratégies et politiques en matière d'accès à Internet face au pouvoir des équipementiers, l'insuffisance de leurs ressources financières pour subventionner les tarifs d'accès, la persistance de la crise mondiale ainsi que la concentration de la technologie entre les mains d'une douzaine d'opérateurs érigés en cartel relèguent à l'infini la perspective d'une révision des prix à la baisse. Somme toute, l'expression «Aujourd'hui avec Internet c'est uniquement le demandeur qui paie et quand il est moins en position de force eh bien il paie plus cher» s'applique parfaitement aux PAF, surtout qu'ils avancent en rangs dispersés, ce qui a pour effet de les placer en position de faiblesse, donc de mettre leurs internautes en position de payer plus cher. Or, pour payer plus cher, il faut avoir le revenu correspondant, ce qui exclut tous ceux qui ne l'ont pas, c'est-à-dire, de loin, les plus nombreux.

A la fin de cette première décennie du XXIe siècle, le profit est devenu, sous tous les cieux, un droit sacré de l'être humain, parce que, selon les gourous du libéralisme, c'est grâce à lui que l'homme acquiert sa liberté. C'est vrai, mais cette liberté est-elle égale pour tous? Certainement pas, car au vu de ce qui se passe sur la scène mondiale, les Etats, les organismes et les individus qui fabriquent le plus de profit sont ceux qui ont le plus de liberté: liberté de conquête pour les Etats; liberté de monopole du marché et de manipulation de la variable prix pour les organismesâ-'; liberté de s'octroyer des pouvoirs presque illimités pour les individus. Etats, organismes et êtres humains sont donc libres mais aux degrés de liberté que leur confèrent les niveaux de leurs revenus. Par exemple, y a-t-il une limite, à part celle qui est autorisée par la loi, à la liberté d'une personne dont les revenus sont supérieurs à ceux d'un Etat? A contrario, peut-on parler de liberté pour le milliard de travailleurs dont le salaire est inférieur à 150 dollars par mois? Et que dire alors de l'autre milliard de personnes qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté!â-‚Peut-on parler de liberté pour toutes ces franges de la société? Evidemment non. Si c'est non, n'est-il pas juste d'affirmer que la liberté presque totale que donne le profit maximal à un individu revient à restreindre celle d'un autre? N'est-il pas juste d'affirmer, également, que les 8 ou 10 Messieurs X, africains, dont la fortune s'élève à plus de 150 milliards de dollars, privent 500.000.000 de leurs concitoyens de la liberté d'acquérir un PC, d'accéder à Internet, de contribuer au développement des arts, des lettres et de la scienceâ-‚du continent?

La vérité est que la discrimination économique et culturelle est un état de la société qui perdure depuis la création de l'espèce humaine et dont aucune réforme n'est arrivée à bout. Faut-il conclure qu'il faut faire avec? Evidemment non, puisque le degré d'intensité de cette discrimination a baissé, de siècle en siècle, sous l'effet de l'instruction, de la science, des réformes humanitaires et des actions de solidarité. Il est, par conséquent, impératif de continuer dans cette voie, de manière à acculer la discrimination dans ses derniers retranchements, notamment par une meilleure répartition des richesses. La création, par Bill Gates, archimilliardaire, d'un consortium d'aide au développement est, d'ailleurs, révélatrice du trouble du monde de l'argent face à la montée des périls sécrétés par la persistance des discriminations économiques, sociales et culturelles. C'est, assurément, un signe fort, en matière de lutte contre les fractures qui meurtrissent la société, dont la fracture numérique. Mais combien de richissimes africains ont-ils adhéré à sa démarcheâ-‚ou l'ont imité?