Paiements mobiles: Le Libéria opte pour un modèle centré sur la banque

L'éditorial du mois

En août 2011, la Banque Centrale du Libéria (CBL) avait officiellement publié un guide pour les services de paiements par mobile qui servira de cadre réglementaire pour le lancement de services de paiements par mobile dans le futur. Il s’agit bien d’un pas en avant qui mérite d’être salué pour un pays qui a l’un des plus faibles produits intérieurs bruts par capita en Afrique et un secteur bancaire aussi petit qu’il peut tenir dans un mouchoir de poche. Isabelle Gross s’est entretenue avec différents responsables sur le déploiement et l’adoption de services de paiements par mobile au Libéria.

Le guide publié par la CBL encadrant les paiements par mobile instaure « un modèle dirigé par les institutions financières dans lequel les paiements par mobile sont offerts par les banques et leurs agents ». La CBL a favorisé un modèle centré sur la banque au lieu d’un modèle centré sur l’opérateur mobile. Le succès du modèle centré sur la banque reste toujours encore à démontrer tandis que le modèle centré sur l’opérateur mobile a été déployé avec succès dans plusieurs pays africains. Bien sur l’exemple de M-Pesa au Kenya est maintenant bien connu de tout le monde. Selon le guide de la CBL, les opérateurs mobiles locaux sont simplement considérés comme des conduits de transmission. C’est un peu triste de constater que la CBL ne comprend pas l’origine des innovations et la dynamique dans les services de paiements par mobile. Elles ne proviennent certainement pas des banques africaines.

Depuis la publication du guide, deux banques ont annoncé des partenariats avec des opérateurs mobiles: la United Bank of Africa avec Cellcom et Ecobank avec MTN/Lonestar. En septembre dernier, le second couple a commercialement lancé son service de paiements par mobile. A ce stade quelle a été la mise en œuvre du modèle recommandé par la CBL? Selon les propos d’un représentant d’Ecobank, le service de paiements par mobile offert par Ecobank et MTN/Lonestar fonctionne intégralement sur la plateforme de MTN et de façon similaire aux services que l’opérateur mobile a lancé dans d’autres pays africains. Il semble bien qu’il y ait une différence entre le modèle centré sur la banque recommandé par la CBL et ce qui a été déployé sur le terrain. Ce n’est pas Ecobank « qui tient la boutique » mais bien MTN/Lonestar. Mis à part cette contradiction entre ce qui est prescrit sur papier et ce qui se passe en réalité, il y a bien une leçon à dire pour la CBL. Il serait dommage que le régulateur du secteur bancaire au Libéria ignore totalement les facteurs sous-jacents qui ont contribué au succès des services de paiements par mobile dans d’autres pays africains.

En date de février 2012, Ecobank et MTN/Lonestar comptait 50,000 personnes inscrites à son service de paiements par mobile. Si l’on assume qu’entre 5% et 10% des personnes inscrites utilisent le service cela représente entre 5,000 et 10,000 utilisateurs et si l’on assume encore plus loin qu’environ 10% des utilisateurs du service l’utilisent régulièrement, on arrive à chiffre entre 500 et 1,000 utilisateurs réguliers. MTN/Lonestar dit avoir environ 800,000 abonnés mobiles et par conséquent les utilisateurs réguliers de son service de paiements par mobile représentent moins de 0.1% de sa base d’abonnés mobiles. Bien sur, il est encore trop tôt pour juger mais pour atteindre une pénétration de 1% de sa base d’abonnés, il faudrait que le service croit par un facteur de dix. Cela supposera  un investissement financier considérable en terme de campagnes d’information et de marketing.

Tout n’est pas mauvais dans le guide adopté par la CBL pour les services de paiements par mobile. Le guide recommande «un modèle multi-usagers et multi-fournisseurs » permettant aux banques et aux opérateurs mobiles d’offrir des services de paiements par mobile à l’ensemble des usagers et sans discrimination selon qu’ils sont client de l’une des banques ou de l’un des opérateurs mobiles. Ce principe est un premier pas en direction d’une interopérabilité des services de paiements par mobile. Ce principe a aussi le potentiel d’encourager la viabilité financière de services de paiement par mobile dans un très petit pays. La population totale du Libéria est de l’ordre de quatre millions et le marché adressable (personnes de plus de 15 ans) représente approximativement 2.5 millions d’individus. Toute institution ou société qui pense à lancer un service de paiement par mobile doit retenir ce dernier chiffre si elle veut déployer une activité commerciale viable.

L’interopérabilité entre les services de paiement par mobile est inévitable et cela encouragera d’avantage l’adoption des services de paiements par mobile. Le problème est plutôt quand est-ce que cela va arriver? En principe, au Libéria lorsqu’un second service de paiements par mobile sera lancé, il lui sera permis de s’interconnecter avec le système existant de paiements par mobile opéré par Ecobank et MTN/Lonestar. S’il en est ainsi, la CBL devra se préparer à prendre des décisions dures dans le futur si le régulateur souhaite renforcer les principes stipulés dans son guide des services de paiements par mobile.

Est-ce que les services de paiement par mobile seront un échec au Libéria? Non pas nécessairement si la CBL reconnaît que des services de paiements par mobile qui ont réussi ont été poussés par des opérateurs mobiles et non par des banques. Il est bien question d’atteindre la population non-bancarisée pour lui permettre d’intégrer un système de transferts et de paiements plus formel. L’ensemble de l’économie en bénéficiera aussi parce que transférer de l’argent avec son mobile c’est rapide, sur et pas cher.