Guinée: La mort annoncée d’un opérateur historique

L'éditorial du mois

Retard technologique, mauvaise gestion, malvairsations, vols…. La liste des maux dont souffrent la Sotelgui est bien longue selon l’enquête menée par Guinee7. Dans l’article reproduit ci-dessous, le journal détaille la longue descente en enfer de l’opérateur historique de la Guinée. Sans compter en détails, il y a au moins une demi-douzaine d’opérateurs historiques africains dans la même situation que la Sotelgui. Que faire des ces canards boiteux? Restructuration, privatisation, etc. Un casse-tête pour certains gouvernements africains qui cependant tôt ou tard devront prendre des décisions qui ne seront pas nécessairement bien accueillis

Sept ans après le départ de Telekom Malaysia du capital de la Société des télécommunications de Guinée (Sotelgui), l’entreprise accumule les déficits qui menacent son existence même. Ce « fleuron » de l’économie guinéenne qui affichait un chiffre d’affaires mensuel compris entre 25 à 30 milliards de francs guinéens, juste après le départ des Malaisiens, en 2005, n’est désormais plus que l’ombre de lui-même. Comment en est-on arrivé là ? Comment l’opérateur historique de la téléphonie en Guinée a-t-il été coulé ? Comment le sortir du gouffre ? Tentatives de réponses dans notre enquête.

S’assurer en 2005 un chiffre d’affaires annuel de 300 milliards à 360 milliards l’an et être en passe de mettre la clé sous le paillasson moins d’une décennie plus tard, ce n’est pas une blague : la scène de la tragédie annoncée est connue mais les principaux acteurs un peu moins, tout au moins du grand public. En cette année 2012, la guinéenne de la téléphonie affiche un chiffre d’affaire en dessous de zéro !

Au lever de rideaux de cette tragi-comédie, nous avions la « grande » Sotelgui, société de téléphonie florissante, avec 60% d’actions pour Telekom Malaysia (1995-2005) mais à la fin des actes, nous nous sommes retrouvés avec une minuscule société agonisante, entièrement gérée par l’Etat guinéen, avec son lot de problèmes. Le constat d’un ancien cadre de la boite est sans équivoque : « En Guinée, une entreprise attise les appétits dès qu’elle appartient à l’Etat. Ici on a une mauvaise perception du bien public. On se dit qu’il n’appartient au père de personne, donc chacun doit se servir ».

La Sotelgui, gérée cependant depuis le départ des Malaisiens par des cadres pris en interne – donc connaissant bien la boite -, semble sombrer dans la logique du piège qui a asphyxié bon nombre d’entreprises en Guinée.

En réalité, l’entreprise a longtemps été considérée comme une vache à lait où des ministres en charge des télécommunications et les différents directeurs qui s’y sont succédé pompaient à satiété dans les recettes. On s’y est servi sans trop penser à la santé de l’entreprise. De tous les ministères, celui de la Télécommunication était parmi les plus convoités. Mieux que les Mines et la Géologie, encore moins l’Economie et les Finances ! Et pour décrocher le Graal, on faisait de grands sacrifices et on tissait de forts réseaux autour du président. Quel ministre des Télécoms, quel directeur de la Sotelgui n’est pas passé par ce chemin ? On attend encore la perle rare, celle qui comme une nymphe vierge peut nous jurer qu’elle a obtenu le contrôle de la Sotelgui sans passer par les « bois sacrés ». Et les futurs responsables ne se gênaient pas, parce qu’au bout on pouvait baigner dans la richesse comme naguère Onc Picsou prenant son bain dans ses 300 m3 de billets de banque et autres pièces d’or. Le problème, c’est qu’on ne fournissait pas assez d’efforts pour maintenir la vache en vie.

Nos enquêtes nous révèlent que toutes les entreprises sous-traitantes ou presque appartiennent aux différents ministres des Télécoms et/ou aux cadres de la Sotelgui. « Ce qui a favorisé une mafia bien organisée », nous explique un agent. La vache ne produisant plus de lait, le deal s’oriente vers le carburant, les cartes de recharge, les branchements clandestins, etc, le tout aggravé par un personnel aussi pléthorique qu’inefficace.

Chaque mois, la Sotelgui payait à ses fournisseurs pour alimenter ses antennes en carburant, environ trois milliards de GNF. La gestion libanaise a donné très vite des résultats car, en 2009 déjà, environ 70% de ces antennes étaient à l’arrêt. Pis le Comité de gestion et de Trésorerie créé par le Premier ministre, Mohamed Said Fofana, le 2 mai dernier, pour la surveillance budgétaire et financière de la Sotelgui a constaté une légèreté dans la gestion de ce carburant… essentiellement détourné.

Le même comité a constaté que les cartes de recharge ont été vendues à moins de 50% de leur valeur. Bien malin celui qui dira avec exactitude le nombre exact de cartes vendues dans ces conditions ! Néanmoins, le gap pour le nombre déclaré de cartes de recharge dans les mains de distributeurs est de l’ordre de 3 milliards de francs guinéens. Le Comité a découvert par ailleurs un système de troc propre à la Sotelgui : à l’intérieur du pays, parfois on a échangé des cartes de recharges contre le carburant avec des stations services…

Comme on le constate, ce carburant prenait bien entendu une destination autre que celle des groupes électrogènes de la Sotelgui. « La fraude sur le réseau savamment entretenue par des techniciens est inestimable », nous lance un comptable. Pis, la Sotelgui avec ses 1600 agents, emploie plus que tous ses concurrents réunis et plus que l’usine d’alumine Friguia (environ 1300 emplois permanents). Un bon nombre des employés étaient des protégés des responsables bien perchés en haut de l’administration guinéenne. Leurs identités ne tarderont pas à être mis au jour, tout est une question de temps. Bref, ces charges inutiles gonflaient les coûts de production de l’entreprise qui se retrouvait ainsi dans une situation insoutenable.

Tout compte fait, le service souhaité n’est pour le moment pas rendu. Mais l’Etat pour sa « consommation », paye une avance de trois milliards le mois à la Sotelgui. Seulement voila. La BCRG à qui la société doit six milliards coupe à la source… 500 millions de GNF par mois dans l’argent payé par l’Etat. Service rendu mérite rétribution non ? Ne rigolez surtout pas. Le reste est orienté vers une prime qui tient lieu de salaires pour les travailleurs. Sans blague…

« L’Etat subventionne la paix sociale, parce que cette démarche n’obéit à aucune logique économique », fait remarquer un membre du Comité de restructuration. Le Comité a d’ailleurs décidé de désactiver l’ensemble des cartes de recharges et obtenu des distributeurs environ 250 millions de GNF dans le cadre de la revalorisation des cartes de recharge bradées. Non sans limiter les numéros post payés aux trois premières personnalités des ministères, il tente en outre de mettre en place un système de gestion sécurisée du carburant. Le problème pour une vache qui n’a pas perdu que son lait (on cherche encore ses cornes, ses sabots, voire sa tête !), c’est que ces mesures s’avèrent insuffisantes pour redresser une entreprise qui se joue des règles cardinales de toute entreprise marchande pour vouloir fonctionner.

Pour des spécialistes, sauver cette entreprise nécessite des mesures draconiennes qui commencent nécessairement par un nouveau management avec des objectifs précis – entre autres, le traitement des passifs -, la réduction du nombre du personnel, mais aussi et surtout, in fine, ouvrir le capital. Des actionnaires seraient prêts, pour peu qu’on rende la fiancée belle avant de la donner en mariage. En attendant les résultats d’un audit déjà fait, beaucoup pensent qu’à la suite, certains se retrouveront inéluctablement à la case prison.