TIC, agriculture et révolution verte en Afrique: le cas du Cameroun.

Actualités informatiques

Le souci permanent des Etats d’inventer ou d’élaborer de nouvelles stratégies de développement a poussé les acteurs du développement à s’intéresser à plusieurs aspects parfois émergeant du constat de certaines faiblesses théoriques qui sont inhérentes à l’ère industrielle. On peut simplement prendre à titre d’illustration l’emphase mis sur les aspects quantitatifs du développement au détriment des aspects qualitatifs.

Or, l’avènement de l’ère postindustrielle qui se caractérise selon Manuel CASTELLS par « la transformation du rôle que la connaissance » dans les différents secteurs de travail au sein de la société, et se matérialise par l’usage de « la technologie et de ses conséquences directes sur l’organisation du travail et des aspects importants de la vie sociale » marque la montée d’une nouvelle logique qui fait l’information la nouvelle colonne vertébrale de toute entreprise ou politique publique qui aspire à l’efficacité et à la pérennité. En effet, le savoir est devenu avec la violence et l’argent l’un des intrants à prendre en compte dans toute entreprise. C’est la nouvelle contrainte de l’ère de l’information qui a imposé l’ère de l’économie de la connaissance ou du savoir dont les technologies de l’information et de la communication constitue l’un des outils comme le note Walter Steinmuller  pour qui la nouvelle économie n’existe pas en dehors des autoroutes de l’information.

C’est fort de cette nouvelle donne que nous nous sommes penché sur l’apport de ces TIC à l’efficacité des politiques publiques au sein des Etats. Le champ de l’agriculture nous a particulièrement accroché depuis l’apparition de plus en plus fréquente tant sur l’agenda international, régional que national avec la nécessité d’une révolution verte ou d’une agriculture de seconde génération. D’où la thématique TIC, agriculture et révolution verte en Afrique : le cas du Cameroun.

Dans l’optique de mieux cerner cette thématique, le fil conducteur suivant nous a permis de mieux construire notre objet d’étude : Quelle est l’influence des  TIC sur le processus de développement agricole au Cameroun ? Les questions secondaires suivantes permettront de mieux répondre à cette interrogation principale :

-          Quelle est la situation de l’information agricole  et des TIC au Cameroun ?

-          Dans quelles mesures peuvent-elles avoir un impact sur la révolution verte au Cameroun?

Ces interrogations ont donné lieu à une hypothèse principale autour de laquelle gravitent deux hypothèses secondaires :

Hypothèse principale : L’usage des technologies de l’information et de la communication dans le monde agricole constituerait une solution pour l’accès rapide à l’information et à l’amélioration des activités agricoles, même si l’implication minimale de l’Etat dans la cyberagriculture s’avèrerait comme un frein pour la révolution verte au  Cameroun.

Hypothèse secondaire 1 : La politique agricole du Cameroun serait confrontée à de nombreuses incertitudes  et contraintes informationnelles tandis qu’on constaterait une insertion des TIC dans la stratégie nationale de développement.

Hypothèse secondaire 2 : L’action du SAILD montrerait que les TIC représentent une nouvelle opportunité pour la transformation du monde agricole au Cameroun et une plus grande implication de l’Etat dans l’agriculture numérique favoriserait la révolution verte au Cameroun.

Ces hypothèses pour être appréhendées nous ont imposé une approche théorique diversifiée et complexe. Car la question du développement agricole appelle une approche théorique hybride et surtout transdisciplinaire. Il s’agit plus précisément du transnationalisme qui selon Jean-Jacques ROCHE, consacre l’avènement d’un monde post-westphalien où on constate l’abandon de la compétence nationale exclusive de l’Etat dans les relations internationales. Pour « satisfaire les besoins et aspirations de la race humaine. », d’autres acteurs comme les ONG peuvent œuvrer dans le champ de compétence jadis considéré comme le domaine réservé de l’Etat. Elle nous permet non seulement ici de voir comment une organisation non gouvernementale à travers les TIC œuvre pour la révolution verte mais met aussi en exergue le dépérissement de l’Etat.

Nous avons par ailleurs convoqué la théorie de la dépendance pour faire ressortir la dépendance des projets de la cyberagriculture vis-à-vis des financements extérieurs. Nous nous inspirons de la perspective transdisciplinaire de Celso FURTADO qui établit un parallèle entre la dépendance des pays du Sud et la domination des pays développés à travers l’aide.

Le paradigme du nouveau développement nous a par ailleurs permis de lire la dimension participative que peut renforcer l’usage des TIC. Ce développement est surtout un « Un processus global et participatif  de changement social qui vise le bien-être matériel et social des populations et dont les sociétés elles-mêmes sont responsables. »

La communication pour le développement n’était pas en reste et elle nous a permis de voir la communication comme le nouveau lubrifiant de toute action de développement.

Enfin l’économie du savoir nous a permis de comprendre que L’information et le savoir sont intégrés à tous les niveaux du processus de production. Autrement dit, toute économie qu’elle soit industrielle ou agricole doit devenir informationnelle et globale au risque de disparaître.

Nous nous sommes par ailleurs fondé sur une approche analytique et descriptive pour pouvoir cerner la place des TIC dans le processus de développement agricole au Cameroun. Tout ceci a été complété par un travail de terrain qui nous a permis de rencontrer des personnes ressources.

Tout ceci nous a permis d’élaborer ce travail qui se structure en 2 parties et 4 chapitres.

La première partie nous a permis  dans un premier temps de faire ressortir les différentes contraintes de l’agriculture camerounaise. L’avènement des PAS a contribué à une déconfiture du monde rurale et englué l’agriculture camerounaise dans un certain nombre d’incertitudes telles l’incertitude institutionnelle qui marque le retrait progressif de l’Etat, chose que n’arrange pas l’incertitude climatique qui davantage laisse l’agriculture dans une zone de turbulence. C’est pourquoi malgré les énormes potentialités de notre agriculture, elle reste tributaire des importations. Cette situation est d’autant plus significative que l’intrant primaire qui est l’information est absent du champ agricole. C’est pourquoi dans un second moment de cette première partie, nous montrons  que les contraintes informationnelles sont aussi un facteur qui entrave le déploiement des potentialités de la politique agricole du Cameroun. La vulgarisation de l’information est sujette à de nombreux écueils. En effet, la couverture du monde rural est très limitée au Cameroun. Le monde de la presse ne s’intéresse pas à ce domaine. Ce qui justifie le faible nombre des journaux d’obédience agricole. Ce faible nombre en dehors de la pauvreté du lectorat et de l’enclavement des villages, vit sous perfusion des financements externes. D’où sa fin programmée comme le prédisent les responsables de ces structures.

La situation n’est pas reluisante avec les structures étatiques de vulgarisation qui font face à l’épineuse question du financement. En effet depuis la fin du financement des partenaires internationaux en 2004, la situation de la vulgarisation est précaire. De nombreuses zones recherchent en vain un agent vulgarisateur de zone. D’où la  conclusion de Jean Felix MAKOSSO pour qui la vulgarisation de l’information stratégique agricole dans les pays africains est un échec.

C’est dans un tel contexte morose dans le monde agricole que les TIC représentent une nouvelle opportunité. La société de l’information exige un ajustement des Etats. Car tous sont conscients de ce que « C’est par l’utilisation de l’information et la création des connaissances qu’on peut rehausser le niveau de vie et augmenter les revenus. » C’est pourquoi on a vu la naissance de nouveau dispositif juridico-institutionnel à travers les textes comme la loi des télécommunications de 1998 et les lois sur les communications électroniques de 2011 et les lois sur la cybercriminalité et la cybersécurité de 2011. On a par ailleurs les référentiels que sont la stratégie nationale de développement des TIC et son plan de mise en œuvre tout comme le document de stratégie pour la croissance et l’emploi. Ces référentiels réaffirment l’importance des TIC dans la stratégie nationale de développement dans tous les secteurs au Cameroun allant de la santé jusqu’à l’agriculture.

Les modes d’appropriation ont tout aussi évolué. La densité mobile a connu une croissance fulgurante depuis 1999. On est ainsi passé de 0,04 à 41% en 2011. Ce qui n’est pas le cas d’internet dont la progression est encore timorée.

Cette appropriation dans le secteur de l’agriculture a un impact qui cependant est relatif.

A travers l’action de l’ONG SAILD qui a mis sur pied le programme Allô Ingénieur , on constate que les TIC et plus particulièrement le téléphone portable est un ressort de la mutation numérique du monde agricole. En effet, en 8 années d’existence, ce programme a permis l’émission de 6939 appels provenant de l’ensemble des 10 régions du Cameroun. L’agriculteur qui bippe est tout de suite rappelé par un ingénieur agronome à qui il peut poser son problème et trouver une solution.

Malgré les problèmes de ce service, on constate une prééminence de l’information immédiate qui tient le peloton de tête avec près de 4790 appels. On a par ailleurs les informations après recherches qui sont au nombre de 1632 et les dossiers d’information qui sont 517.

L’usage de l’information révèle aussi une incidence globalement sur les activités des agriculteurs qui l’utilisent. En effet, l’utilisation du téléphone portable permet le démarrage d’une activité agricole (26,4%), d’avoir l’information sur le choix d’une activité agricole (25%), l’information sur les marchés, l’élaboration d’un projet agricole, l’achat d’un équipement, etc. Ceci nous permet de dire que les TIC sont  à l’origine de la transformation du processus agricole. Car, elles permettent l’acquisition d’une information opérationnelle en ceci que  Les technologies de l’information et de la communication sont au centre d’un nouveau mode de production qui met à la disposition de l’agriculteur la connaissance ou le savoir dont il a besoin pour mener à bien son travail. On constate par ailleurs l’émergence d’une communication inclusive. Les agriculteurs peuvent s’exprimer et donner leurs points de vue, ce qui permet de mieux les cerner et de résoudre leurs problèmes, ceci grâce au caractère interactif des TIC. Internet ne connait pas la même fortune que le téléphone portable et reste encore à parfaire pour ce qui est de son usage.

Le caractère relatif de cet impact réside dans le fait que l’intervention de l’Etat se caractérise par une certaine modestie dans le déploiement des initiatives et des moyens. La dépendance des ONG agissant dans ce secteur aux financements extérieurs est un véritable handicap pour la révolution verte ou agricole au Cameroun. L’absence de soutien aux initiatives privées montre un Etat qui défaille dans le secteur de la cyberagriculture  pourtant porteur pour la révolution verte. Ce qui est dangereux à un moment où on repense le développement de puis l’Afrique. On peut appeler à un Etat développementiste qui permettra de faire de l’information un ingrédient indispensable pour la révolution agricole et même la rationnalisation  des télécentres communautaires qui permettront de former et de faire converger l’information agricole sous toutes ses formes chez les paysans.