Tunisie: Espionnage technologique - Les téléphones et boîtes e-mail des Tunisiens sont-ils sur écoute ?

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On en parle de plus en plus sérieusement et avec beaucoup d'inquiétude... depuis la création par l'Etat, au mois de novembre dernier, de l'Agence technique de télécommunications, «normalement» conçue pour la lutte contre le terrorisme et la cybercriminalité

Si l'Occident a signé, depuis le 27 janvier 1977, sa première convention sur la répression du terrorisme, la Tunisie a dû attendre, tenez-vous bien, le... 12 novembre dernier pour annoncer, officiellement, la création de sa propre Agence technique de télécommunications (ATT) dont la mission est d'aider à la lutte contre le terrorisme et la cybercriminalité (voir de plus amples détails dans l'encadré ci-joint). Si l'avènement de cette agence a été accueilli avec satisfaction par tous ceux qui sont persuadés que l'hydre terroriste est devenue réellement une menace planétaire, éclatée, protéiforme, insidieuse et dangereuse, il n'en est pas de même pour une bonne frange de la société tunisienne qui redoute une probable déviation au détriment des libertés individuelles et de la protection des données personnelles. «Ça sent carrément l'opacité dans le fonctionnement de ce nouvel organe», indique un internaute qui estime que «les larges pouvoirs dont bénéficie cette agence peuvent autoriser tous les abus à l'encontre des droits de l'Homme».

L'on sait que, à l'instar de ses semblables de par le monde (toutes proportions gardées, bien sûr), ladite agence tunisienne peut profiter de ses attributions, et dans un vaste champ d'action, pour espionner communications téléphoniques et boîtes e-mail des terroristes. D'où un accès à des informations top secret, aux messages dits «de catégorie spéciale à la confidentialité particulière», ainsi qu'aux communications codées. Et cela semble avoir marché jusqu'à présent, à en croire une source sécuritaire bien informée qui assure que «des messages interceptés auprès de réseaux terroristes nous ont permis, in extremis, d'étouffer dans l'œuf des attentats qui ciblaient édifices publics et personnalités politiques». Sans les nommer, notre interlocuteur voulait sans doute citer le SG de l'Ugtt, Houcine Abassi, Rached Ghannouchi et Hamma Hammami considérés -- il est vrai -- comme les plus visés, récemment, par les menaces d'Abou Iyadh.

Pour un enquêteur travaillant sur ce dossier : «Il n'est plus question de négliger ou de minimiser l'expérience occidentale avant-gardiste dans ce domaine et qui a donné des résultats absolument extraordinaires. Et, ma foi, on ne perdrait rien à la mimer, étant donné que notre pays n'est pas, non plus, épargné par la redoutable nébuleuse intégriste. Et il est vrai, avec, à la clé, cet éclatant exemple qui nous est venu, le 4 août dernier, des Etats-Unis où la Maison-Blanche avait ordonné ce jour-là la fermeture d'une vingtaine de ses représentations diplomatiques au Moyen-Orient et en Asie, suite justement à l'interception de messages téléphoniques et via internet, faisant état de l'intention d'Al Qaïda de perpétrer des attentats visant aussi bien ambassades et consulats US que l'ensemble des intérêts occidentaux dans ces régions. C'est aussi pour la petite histoire, grâce à la même tactique hautement technologique que les Américains ont réussi, l'année dernière, à remonter la cache secrète de Oussama Ben Laden au Pakistan, avant de l'abattre.

En somme, il est indubitable que l'espionnage électronique a fait la preuve de son efficacité, pour devenir, de nos jours, la principale force de frappe dans la lutte contre le terrorisme. Or, le problème est que les probabilités de débordement et de déviation sont réelles, voire inévitables quant à leurs répercussions négatives sur la vie privée.

«Certes, Dieu merci, je ne suis pas un terroriste, mais, qui peut me prouver que mon téléphone n'est pas sur écoute ?» s'interroge un homme d'affaires qui, visiblement irrité, s'insurge contre «les risques de voir l'Etat, pou rune raison ou pour une autre, oser violer les données personnelles de paisibles citoyens qui n'ont rien à voir avec le terrorisme ou la criminalité». Pour un banquier également sans histoire, «le mal est d'autant plus profond que j'ai eu personnellement vent des tentatives menées par l'Etat pour espionner la vie privée des Tunisiens. Veut-on, quelque part, saper notre dignité et nous priver de nos libertés les plus élémentaires ?» Même son de cloche chez une dame au foyer qui affirme être devenue très prudente aussi bien au téléphone que sur Facebook. «Il ne reste plus qu'à les voir me filmer dans ma salle de bains», lance-t-elle dans un accès de colère fort légitime. «Je crois que les Tunisiens ne sont pas tous des terroristes pour qu'on les espionne où qu'ils soient», s'indigne un professeur de philosophie qui tient à joindre sa voix à toutes celles qui ont vigoureusement condamné le scandale, qui a récemment éclaté, de l'espionnage électronique systématiquement exercé par les Américains, au cours des dernières années, à l'échelle planétaire.

Cependant, c'est une autre paire de manches au ministère des Technologies de l'information et de la communication où l'on tient à rassurer que «ladite agence nouvellement créée n'est investie que d'une seule mission, à savoir la lutte contre le terrorisme, en premier lieu, et celle contre la cybercriminalité, ensuite» et que «par conséquent, les citoyens au-dessus de tout reproche n'ont nullement à s'inquiéter pour l'intimité de leur vie privée qui sera protégée, conformément aux lois en vigueur et en pleine adhésion aux fondements des libertés individuelles et des droits de l'Homme».

Pourvu que les précisions dudit ministère n'aient pas l'effet d'un calmant. Et cela, parce qu'il n'est pas aisé de convaincre, à cent pour cent, une population qui en a fait justement l'amère expérience au temps de l'ancien régime.

C'est-à-dire à une époque où téléphones (fixes et mobiles) et Internet étaient sur écoute, ce qui avait alors causé une vague d'arrestations et de licenciements abusifs dans les rangs de tous ceux qui avaient le malheur de dire non à Ben Ali ! A l'époque aussi, et dans «les couloirs de la mort» du ministère de l'Intérieur, et à en croire un haut cadre aujourd'hui à la retraite : «On savait tout des Tunisiens: tendances politiques, cercles intimes, mouvements des comptes bancaires, transactions d'affaires, idylles, voire... cuites. Le tout bien entendu grâce à l'efficacité de l'espionnage électronique. Or, si ces pratiques tyranniques n'ont, en réalité, rien de surprenant sous le règne d'un dictateur, elles ne peuvent, en revanche, que semer indignation, exaspération et levée de boucliers dans un pays qui a fraîchement fait sa révolution, celle de la liberté et de la dignité».

C'est vers le début de l'année dernière que l'idée de la création de ladite agence a fleuri entre les murs du siège du gouvernement à La Kasbah, et cela dans la foulée de l'aggravation de la situation sécuritaire dans le pays, par attentats terroristes interposés. Le 12 novembre 2013, Ali Laârayedh ordonne alors la publication, dans le Journal Officiel, du décret n°2013-4506 portant création de «l'Agence technique de télécommunications» dont les attributions et pouvoirs sont :

- L'exploitation des systèmes nationaux de contrôle du trafic de télécommunications dans le cadre du respect des traités internationaux relatifs aux droits de l'Homme, et des cadres législatifs relatifs à la protection des données personnelles.

- La coordination avec les différents opérateurs des réseaux publics de télécommunications et opérateurs de réseaux d'accès et tous les fournisseurs de services de télécommunications concernés, et cela dans les prérogatives qui relèvent de ses missions, conformément à la législation en vigueur.

- La réception et le traitement des ordres d'investigation et de constatation des crimes d'information et de la communication issus du pouvoir judiciaire, conformément à la législation en vigueur.

Quant à son mode de fonctionnement, ladite agence est composée d'un président, de représentants des cinq ministères concernés, d'un représentant du Comité supérieur des droits de l'Homme et des libertés individuelles, d'un représentant de l'Instance nationale de protection des données personnelles et d'un magistrat (de 2e grade au minimum).