Médias et francophonie : État des lieux et innovations technologiques

Actualités économiques

Le monde des médias ne change pas. Il a déjà changé ! De toutes les industries culturelles, celles des médias est peut-être celle qui connaît les plus grands bouleversements. Et ces changements sont porteurs de risques mais avant tout d’immenses opportunités. Au Nord comme au Sud, on parle d'enjeux majeurs. D'une part, dans les pays déjà « immergés » totalement dans le monde numérique, il est question d'un nouvel âge d’or de la télé, rendu possible par les technologies de distribution capables d’offrir une couverture de tous les territoires, sur tous les supports et avec abondance.

En découle toute une série de questions dont celle, constamment présente, de la diversité culturelle. Ces nouveaux outils numériques marquent-ils la fin ou la disparition graduelle des différences culturelles nationales ? Offrent-ils en contrepartie de nouvelles possibilités de « communautés mondiales » fondées sur la culture, la langue ou la religion ? Jusqu’où transforment-ils la géopolitique mondiale? Sont-ils annonciateurs de nouvelles possibilités « d’affaires » dans l’univers francophone? Permettent-ils d’éviter un élargissement de la fracture numérique entre le Nord et le Sud?
Et la question se pose pour la francophonie dans son ensemble: est-ce le début d’un eldorado pour la culture ou les affaires....ou encore est-ce le risque de l'addition de nouvelles frontières?


Une tempête parfaite : On peut attribuer à plusieurs facteurs la transformation de la planète culturelle et médiatique. D’abord, les innovations technologiques. Elles changent tout en rendant possible l’abondance, l’instantanéité, la mobilité, l’échange transmédias et une forme de « mondialisation » des médias. Le numérique et l’émergence d’internet ont, soyons francs, totalement modifié la relation traditionnelle entre émetteurs et récepteurs.

Ce qui en découle ; une perte de pertinence des modèles d’affaires traditionnels. Les formes actuelles d’abonnements ou de financement par la publicité sont mises à mal par la concurrence des formes de publicité émergente dans le monde numérique. La gratuité s’impose sur plusieurs fronts et de nouvelles concurrences naissent chaque jour. Les médias traditionnels au financement publicitaire comme les chaînes spécialisées liés à un « abonnement » doivent donc gérer l’ensemble des bouleversements au moment où les modèles de financement sont eux-mêmes en ébullition.

 
Mais le plus grand bouleversement, la véritable révolution, vient des usages. Le citoyen consommateur de média a muté. Il veut ses histoires tout de suite, sur des supports nouveaux et dans des formes diverses. Ses intérêts sont variés et ses habitudes sont influencées par des produits venus de partout. Il est devenu plus que jamais citoyen du monde et lorsque la technologie le permet sur un territoire donné, il s’abreuve aux médias de la planète via des formes nouvelles de distribution et de traitement de l’information. Tout cela se fait d’ailleurs souvent sans la « médiation » habituelle des médias ou des grands joueurs de l’info. Le citoyen, l’entreprise et les marques sont - à toutes fins utiles - devenus des médias. Ils peuvent communiquer directement avec leurs auditoires sans intermédiaires via les réseaux sociaux et les nouvelles plateformes numériques.

Qu’en est-il plus spécifiquement des médias de la francophonie ? Sommes-nous trop isolés les uns et les autres dans nos avancées ? Pouvons-nous profiter des opportunités découlant du déploiement numérique en continu ? Les « produits » francophones, en musique, en littérature, en audiovisuel, passeront-ils le grand test de la mondialisation ?
Les consultations sous-jacentes à la préparation de cette conférence indiquent clairement le désir des leaders médiatiques, au Nord comme au Sud, de créer une plus-value originale « francophone » de la somme des expériences vécues, dans les technologies comme dans la production de contenus et la distribution.
Mais quels outils pour quelles ambitions? Comment tirer profit des nouvelles technologies pour bâtir une francophonie plus forte et plus « organique » ? Quel rôle peut jouer l’Organisation Internationale de la Francophonie face à ces nouveaux défis ? Voilà d’autres grandes questions auxquelles nous devons maintenant répondre.

Le défi francophone : Notre langue est dispersée aux quatre coins du monde dans des statuts de langue officielle ou de langue seconde. Les parlants français ne représentent que quatre pour cent des habitants de la planète. Grâce à l’histoire qui lui a valu un positionnement stratégique dans les grandes organisations mondiales, notre langue peut capitaliser sur sa stature internationale pour influencer certaines règles du jeu.
En se dotant d’une stratégie internationale médiatique, faisant rayonner encore davantage le contenu de nos productions, et faisant circuler le savoir-faire et les valeurs communes, il serait possible de marquer des points sur plusieurs fronts à la fois.
Le temps presse car la jeunesse est très présente dans cet espace numérique où le facteur linguistique n’est pas le premier mobile de fréquentation.



Il s’agit d’une bataille sur le champ de la créativité et de la visibilité qui mérite d’être appuyée par l’ensemble des intervenants et qui ne peut pas se gagner sans miser sur
les forces et les originalités de tous les médias de la francophonie.

Et ces défis ne peuvent être relevés sans la mise en place de modèles d’affaires innovants. Les défis économiques sont majeurs et doivent s'appuyer sur les expertises qui se développent aux quatre coins de la francophonie. En réalité, l’expansion de la culture francophone est maintenant plus possible que jamais, mais les ressources financières ne seront au rendez-vous que si nous avons mis en place des moyens de produire mieux et de se distribuer partout où se trouvent sur la planète un intérêt potentiel si marginal soit-il à première vue. Cela commande la concertation de tous les joueurs du privé comme du public.

Les enjeux démographiques : À tous ces bouleversements s’ajoute aujourd’hui un enjeu de taille sur le plan démographique. Selon une étude de l’OIF, le nombre de « parlants français » dans le monde pourrait passer de 220 millions en 2012 à 750 millions en 2050. Si ces prévisions se confirment, on peut estimer qu’à l’horizon 2050, 9 francophones sur 10 vivraient alors sur le continent africain à l’horizon de 2050.

Il s'agit d'une opportunité d'une ampleur considérable pour autant que nous puissions être créatifs et suffisamment innovateurs pour imaginer et propulser sur la planète un espace médiatique francophone véritablement international malgré les écarts de départs sur les enjeux de formation, de technologies ou de moyens financiers.
Les différences culturelles sont elles aussi immenses et, au Nord comme au Sud, on n’échappe pas à l’attrait des contenus anglo-saxons de plus en plus « disponibles » sur l’ensemble des plateformes de diffusion.

Les particularités culturelles entre pays francophones sont parfois majeures, et la fracture numérique est pour l’instant immense, mais nos valeurs communes, notre volonté d’exister et nos outils de partage et de communication peuvent permettre de créer un véritable espace francophone. Ce potentiel existe. Les francophones sont déjà rassemblés sous une organisation internationale solide. Mais comment aujourd’hui peut- on faciliter le passage de paradigmes médias « nationaux » à de nouvelles réalités multinationales ?

La francophonie possède déjà quelques atouts. TV5Monde et certains grands diffuseurs à vocation mondiale peuvent certes jouer un grand rôle dans ces transformations.
Les blogueurs et artisans des réseaux sociaux, des blogues et de la planète web sont immensément présents et constituent un potentiel mobilisable avec une force énorme pour rejoindre les nouveaux auditoires et « rassembler » dans l’espace numérique.
 
Un univers balkanisé : Ceci dit, si on décrivait aujourd’hui l’ensemble de la réalité médiatique francophone de la planète, force nous est de constater qu’elle est fragmentée, voire balkanisée, généralement prisonnière de réglementation aux objectifs nationaux, peu encline aux partenariats publics-privés et que les modèles d’affaires internationaux se développent en son absence. ( Ex : Netflix, Google, YouTube etc....)
De plus, les différents territoires ne sont pas tous au même niveau de développement technologique, loin de là. Les défis de « cohérence » n’en sont que plus grand mais ne doivent pas freiner l’ambition d’un espace médiatique plus intégré.

Le temps est venu de jeter un regard plus large et plus prospectif sur cet univers. L’heure est à la concertation et à la collaboration entre les joueurs. Le monde des médias est marqué depuis quelques années par des partenariats improbables qui voient naître de nouveaux joueurs mondiaux puissants. C’est la piste que nous devons suivre. Créer des alliances nouvelles pour accélérer l’innovation et forcer des changements de paradigmes.

Le temps de la concertation : La rencontre de Montréal devrait permettre de bien identifier les pistes d’avenir et les actions concrètes qui permettront l’émergence d’un véritable espace médiatique francophone mondial qui tire son énergie des nouvelles technologies et des transformations qu’elles suggèrent ou engendrent.

Parmi ces pistes, améliorer l’offre de contenu, la promouvoir plus efficacement et créer un environnement de créativité et d’affaires qui permettent à tous les acteurs, du public comme du privé, de construire l’avenir nous semble incontournable.
Et ces transformations doivent se faire dans le respect d’un certain nombre de valeurs :
Diversité: Toute action vers le développement d’un véritable espace médiatique francophone doit se faire dans le respect des diversités culturelles qui sont celles de la francophonie.



Démocratie : Plus que jamais, les médias sont essentiels à la vie démocratique des États et des communautés. Toute action doit nourrir une vie démocratique riche et variée.
Partage : Dans cette nouvelle réalité démographique francophone, le Sud devient plus que jamais incontournable sur le plan économique, culturel et linguistique. Mais ce nouvel espace doit se construire sur des bénéfices mutuels pour les joueurs du Nord comme du Sud. Une occasion idéale de fonder un nouvel ordre économique au-delà du concept Nord-Sud.
     
Innovation et créativité : C’est par l’innovation et nos capacités créatives que nous devons construire ces transformations. Nous devons favoriser la circulation et le choc des idées pour « transformer » véritablement et durablement les modèles actuels.
L’important sera de ne pas perdre de vue l’essentiel : les enjeux sociaux, culturels et politiques de ce siècle commandent plus que jamais que les médias créent de la « conversation, de la cohabitation et de la cohésion sociale » dans un monde complexe et changeant.

L’univers médiatique nous donne aujourd’hui l’occasion de devenir nous-mêmes plus que jamais, et de porter plus loin encore les grandes valeurs partagées de démocratie, de culture et de partage.
C’est le défi qui nous attend au cours des prochains jours. Bonne conférence !

Pistes d’action pour réflexion : On peut déjà entrevoir certaines actions concrètes qui permettraient à la francophonie de « favoriser » une croissance de l’offre médiatique :

1. La création d’un Laboratoire des Médias de la Francophonie (Media Lab) où seront regroupées et partagées les réflexions des spécialistes et des universitaires et les expertises de l'industrie pour assurer une veille stratégique et l'avancement continu des connaissances de l'univers numérique.

2. Le réseautage d’une dizaine de grandes universités de la francophonie parmi les plus réputées pour leurs recherches et leur enseignement dans le monde des médias dans l’objectif de nourrir les contenus soumis au Laboratoire Média.

3. L’implication de l’OIF, à la demande des leaders médiatiques nationaux, dans les discussions entourant l’attribution des spectres liées au passage à la TNT en Afrique pour soutenir auprès des gouvernements et des organismes de régulation la nécessité d’un pourcentage obligatoire de production locale pour tous les opérateurs

4. La création au sein du Laboratoire Média d’un bureau de soutien à l’industrie de la distribution audiovisuelle afin d’augmenter la visibilité de la créativité de notre culture et toute sa diversité et de développer une stratégie de marché plus spécifique aux contenus d’expression française.

5. Le développement d’une plateforme « tout contenu » qui permette de retrouver aisément les contenus musicaux, littéraires, audiovisuels de la francophonie. Cette future plateforme devrait « créer » une approche éditoriale propre à ses « nouveaux » publics francophones des plateformes numériques.

6. Les organismes de regroupement de diffuseurs francophones doivent accepter de revoir leur portée et inclure, dans certaines instances, des partenaires du secteur privé. Toutes les forces vives de l’univers médiatique francophone doivent travailler à développer des projets communs porteurs d’avenir.

Source : OIF, octobre 2014.

Crédit photo: Sylvain Béletre, Balancing Act.

 

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Voici le texte de la chronique publiée aujourd'hui dans "L'HEBDO" (Suisse).

 

La bataille des langues est mondiale

La langue française part elle à la conquête du monde ? C’est l’hypothèse que défend notamment Jacques Attali. 230 millions de personnes la pratiqueraient. Et on peut imaginer qu’en 2050, elles seront plus de 700 millions.  Le futurologue veut croire que cette émergence pourrait induire un espace économique de poids. Mais faute d’efforts massifs, le scénario pourrait aussi s’inverser. Et voir fondre le nombre des «francophilophones».

A Montréal, l’Organisation internationale de la francophonie a débattu du sujet à travers l’évolution des médias. L’ère du digital fait trembler les éditeurs qui parfois innovent brillamment (comme «La Presse» au Québec). La télévision de papa a aussi du souci à se faire : la video dégouline de partout sur les supports mobiles. Les organismes publics et privés rament pour rester dans le coup. Avec dynamisme et succès notamment pour TV5Monde, à laquelle la Suisse participe. Ou Canal Plus, retiré du Maghreb mais à la conquête du continent noir.

Mais par ailleurs, cette technologie donne la parole à des groupes qui, sans elle, ne l’auraient jamais eue. Un exemple impressionnant : le magazine online tunisien dirigé par Sana Sbouai, Inkyfada, de haute qualité journalistique sur la forme et sur le fond.

La spectaculaire percée d’internet et du portable en Afrique bouleverse la donne. L’information, le divertissement et le savoir se déversent chez des gens jamais habitués au papier, dans des régions jusque là isolées. L’offensive africaine de l’EPFL dans l’enseignement en ligne ouvre à cet égard de grands espoirs.

Mais qui parlera encore le français demain ? La bataille des langues fait rage, peu connue, sous-tendue d’enjeux géostratégiques mal identifiés. Le président du groupe de presse marocain L’Economiste, Abdelmounaïm Dilami, a douché les participants de la conférence. Dans son pays, le français recule au profit de l’arabe (quatre nouveaux quotidiens lancés ces cinq dernières années !) et de l’anglais. Ce grand éditeur ose la provocation: « Dans une dizaine d’années, le français n’occupera plus qu’une place marginale au Maroc. » Pourquoi ? « Parce que la France n’est plus un pôle d’attention. Elle doute d’elle-même, son rayonnement faiblit. Pourquoi rester fidèles à cette langue ? C’est le public qui en décidera.»

 

En Afrique subsaharienne, l’horizon n’est pas si sombre, car l’usage du français est officiel dans plusieurs pays qui en ont besoin pour leur unité. Mais là aussi, l’anglais progresse, propulsé par une politique américaine offensive. Le chinois ? Pas pour demain. Mais Pékin sait aussi jouer du «soft power» et propose à bas prix des programmes de qualité aux télés locales. Elle investirait deux milliards de dollars à cette fin.

Autre terrain de manoeuvres : l’Europe de l’est. La journaliste moldave, basée auprès de l’ONU à Genève, Margareta Stroot, constate que les Etats-Unis invitent à tour de bras des jeunes journalistes qui reviennent anglophones mais surtout acquis à la vision du monde ainsi dictée. Dans un pays pris entre les feux des propagandes américaine et russe, un espace francophone, qui existait hier, serait aujourd’hui plus que bienvenu pour une approche indépendante. Beau rêve. Dans les cours de français donnés à Chisinau, on enseigne le parler québecois ! Parce qu’ils sont fréquentés par les candidats à l’émigration au Canada.

La réalité, c’est que nombre de pays dits francophones au sein de l’organisation de ce nom ne le sont pas ou plus. Tel le Vietnam et bien d’autres. L’espoir est ailleurs : il y a plus de vingt millions de personnes qui, en ce jour, dispersés dans le monde, apprennent le français. Peut-être aussi pour échapper aux jeux d’influences des grandes puissances et des idéologies.

Qui se doute que l’Ukraine compte une dizaine de bureaux de l’Alliance française, soutenus par Paris mais émanant d’initiatives locales ? Qui sait que l’armée brésilienne encourage ses officiers à apprendre le français en plus de l’anglais. Afin de faciliter sa présence dans les missions de paix en Afrique et en Haïti.

L’enjeu est géostratégique, mais surtout culturel. Cette culture, la nôtre, peut et doit mieux rayonner. Dans la définition qu’en donne la remarquable présidente de France Médias Monde, Marie-Christine Saragosse : «La culture n’est pas un divertissement mais un avertissement.»