Ecoles au Sénégal : une plateforme digitale 100% gratuite, 100% vidéos

24 November 2016

Actualités de la convergence

Du CTIC de Dakar, l’un des rares incubateurs de startups au Sénégal :

"L'éducation, c'est l'affaire de tous"

Pouvez-vous vous présenter, nous parler d’Ecoles au Sénégal ?

Mon nom est Chérif Ndiaye, je suis un entrepreneur social, et je suis à la tête d’une association qui s’appelle Ecoles aux Sénégal. Au lancement de ce concept c’était juste un projet qui était porté par l’entreprise SIGN UP, que je dirige. Au fur et à mesure qu’on avançait se posait un problème juridique, on ne savait pas quel statut il fallait donner à ce modèle là. Nous sommes passés en association depuis bientôt un an.

Ecoles au Sénégal a pour vocation d’offrir des contenus de qualité aux écoliers et internautes qui ont envie d’apprendre. Nous sommes dans un pays où l’année scolaire est souvent très hachée, c’est le premier constat. Le second, beaucoup de professeurs n’ont plus le niveau pour enseigner. Ils n'y vont pas par amour mais par opportunité, comme disent les wollofs parce que ‘’mo fi seuss’’. Du coup ceux qui y étaient ou qui y sont encore par sacerdoce vont très bientôt aller à la retraite et nous souhaitons immortaliser ce savoir là. Pour ce faire, on a convaincu des professeurs avec un certain nombre d’années d’expérience dans l’enseignement et une bonne pédagogie de s'associer à notre projet. Ils ont accepté de se faire filmer. Ils viennent dans nos locaux, on filme le cours qu’ils donnent et on le met sur le net. Ça veut dire quoi ?

Ecoles au Sénégal est une plateforme 100% gratuite et 100% vidéos. Si on se rend sur la plateforme on constate que tout le programme mathématique (terminale s1 et s2) y est ainsi que d'autres contenus du programme scolaire. Cela dit, l’objectif d’Ecoles au Sénégal c’est de couvrir toutes les classes de la 6ème à la terminale toutes séries confondues en tenant compte de l’enseignement technique.

Parlez-nous de « Jappalé sur le chemin de l’excellence »

« Jappalé » est un concept d’Ecoles au Sénégal qui signifie "soutenir". Je suis un entrepreneur social, il faut donc pour moi régler des problèmes sociaux ou avoir un projet à fort impact social. Pour ça il faut des moyens. Le premier "jappalé" est né à une période où le projet Ecoles Au Sénégal était en stand-by et on s’est dit "on a quand même une communauté qui nous suit, on va organiser un dîner de levée de fonds pour le projet". Ce dîner nous l'avons appelé « jappalé ». Ce fut un grand succès, nous avons pu collecter de l’argent, suffisamment pour continuer l’année. En y réfléchissant, on s’est rendus compte qu’on ne pouvait pas se limiter seulement au projet "Ecoles au Sénégal". Il fallait l’élargir à d’autres horizons tout en restant dans l’éducation car il y a énormément de choses à faire dans ce secteur-là.

D'où vous est venue l'idée de ce concept?

Lors de mes déplacements en région j'ai pu observer ce qu’on appelle des « abris provisoires ». Je n’ai jamais pensé qu’au Sénégal on pourrait en arriver là. Etudier dans des lieux de fortune qui ne sont pas en dur avec un confort inexistant pour les élèves, on se demande quelles sont les motivations qui les poussent alors à aller à l’école. Nous on a eu la chance d’être motivés parce qu’il y avait tout ce que l’on voulait dans les écoles, un terrain de foot, une bibliothèque, des professeurs, des tables et bancs corrects, une cantine scolaire et quand on part à l’intérieur du pays ce n’est pas le cas, premier constat. Second constat, les élèves qui sont dans ces abris provisoires font énormément d’efforts pour pouvoir accéder à ces abris alors qu'ils habitent très loin de l’école. Certains marchent 5km d'autres 8km par jour et ce n’est pas quelque chose empirique c’est du vécu, j'en ai rencontrés. Cette année, je suis mentor de trois lauréats du concours général, quand on parle de concours général ce sont les meilleurs identifiés dans les lycées en classes de première et de terminale qui y vont. Les trois par chance sont tous lauréats en génie mécanique, électronique (1er et 2ème prix). Ils m’ont choisi comme étant leur référence. Et quand je me suis entretenu avec les deux premiers je me suis intéressé à leur vie. En me racontant leur vie, je me suis rendu compte de l’effort que font ces jeunes-là et la motivation qu’ils ont.

Ils quittaient Yeumbeul pour marcher jusqu’à Guédiawaye, jusqu’au lycée Limamoulaye parce qu’on est dans un système où certaines séries ne sont pas disponibles dans tous les lycées. Donc quand tu fais une série s3, il faut chercher avec détermination un lycée, et le lycée Limamoulaye étant un lycée d’excellence, ces jeunes-là, rêvaient d’intégrer ce lycée là. C’était leur première motivation, intégrer un lycée de renom. La seconde est que ce sont des jeunes issus d'un milieu modeste où les parents n’ont jamais été à l’école.

Je me suis demandé combien d’autres jeunes comme eux ont abandonné dans ces conditions alors qu’ils étaient aussi brillants ? On a alors pensé à lancer le concept « jappalé sur le chemin de l’excellence ».Comment est-ce qu’on les soutient ? En leur offrant des vélos. Le vélo, pourquoi est-il utile ? Parce que tout simplement ça leur permet de faire du sport, de s’épanouir et ça leur permet surtout d’aller à l'école beaucoup plus vite avec moins d’effort. Ça peut aussi permettre de régler d'autres problèmes pour ces familles, le vélo dans une famille en milieu rural peut parfois être utilisé pour amener le repas au champ et dépanner la maison en quelque sorte.

Quels étaient les objectifs de la campagne au départ?

Nous avons souhaité mobiliser notre réseau en nous fixant comme objectif d’acheter 1000 vélos pour les offrir en utilisant une stratégie qui est celle que l'on connait le mieux, la communication sur les réseaux sociaux. Nous sommes assez suivis et nos publications également sont suivies. Le social media étant très viral, la viralité a fait le reste. Du coup les sénégalais se sont sentis concernés par ce projet là parce que chacun n'a pas forcement vécu ça de manière directe mais connait quelqu’un dans cette situation. Le net a la chance de pénétrer quasiment tous les foyers aussi bien d’ici que du monde. Le premier jour où on a communiqué, on a eu une promesse de 100 vélos d’une personne qui vit en Allemagne, un musicien qui a chargé actuellement 100 vélos dans un conteneur. Il m’a dit ‘’mais Chérif c’est quoi la stratégie derrière ?" Je lui ai dit "je veux offrir 100 vélos par région" Il m'a dit "je vais parrainer une région’’ Apres il y a des autorités qui me suivent parce qu'au-delà de ça je suis un blogueur libre on ne me dicte pas mes sujets et personne ne me paie non plus pour écrire. Il y a une autorité qui dirige l’OFOR, c’est l’office des forages ruraux, qui était aux Etats-Unis et m'a contacté pour me dire ‘’Chérif je rentre bientôt et dès que je rentre il faut que tu me contacte, il faut qu’on parle du jappalé." J’ai dit oui de mon lit d'’hôpital.

En effet c’est dans un lit d’hôpital que j’ai demandé à ma femme d’amener mon ordinateur pour que je puisse lancer le projet en temps et en heure parce que je tenais vraiment à le lancer le 1er octobre. Ce monsieur j’ai oublié de le contacter, de retour au Sénégal il m’a recontacté. De la même manière qu'une de ses missions consistait à amener l’eau potable dans des zones reculées, mon projet consistait à amener des vélos pour que les enfants puissent accéder au savoir facilement.Il a convaincu son équipe et ils nous ont remis un chèque pour acheter au nom de leur organisation une dizaine de vélos. A titre personnel il a acheté trois vélos. C’est juste un exemple parmi tant d’autres.

J'ai aussi plusieurs amis blogueurs qui me soutiennent. Au-delà de moi c’est la cause qu'ils soutiennent. Parce qu’ils se disent que l’éducation c’est l’affaire de tous, il ne faut pas attendre que l’on t’appelle pour que tu fasses quelque chose qui impacte. Cette solidarité là a énormément aidé parce qu’il y a des donateurs qui s’intéressent à la campagne et ont acheté des vélos ou bien ont donné des vélos grâce à ces relais…

L’objectif sera atteint il n’y a aucun doute on va avoir nos 1000 vélos. En 15 jours on a collecté plus de 500 vélos et côté promesses il y en a énormément.

La stratégie de distribution est très simple. Chaque weekend on va faire un département où on va réunir quelques collectivités locales qui auront au préalable identifiés les élèves qui sont les plus brillants. En effet, "sur le chemin de l’excellence" sous-entend qu'il faudrait déjà que tu sois bon pour qu’on puisse t’amener vers l’excellence. On te donnera alors un vélo. Un autre critère est d’être distant de ton école d’au moins 5km. Si tu marches 5 km tous les jours nous te soulagerons avec ce vélo-là. Ensuite, nous souhaitons donner des vélos à autant de filles que de garçons, c’est important. En revanche il n’y aura pas un ratio égal en fonction des régions. On ne va pas non plus attendre qu’il y ait les 1000 vélos pour aller charger ces vélos et faire le tour du Sénégal. Chaque semaine on compte amener 50 vélos dans une localité. Les donateurs sont des parrains ça veut dire que derrière le vélo tu as quelqu’un qui peut être ta référence, sur qui tu peux compter pour du conseil (pas forcément de l’aide financière).

Il y a des associations qui ont porté le projet également. Je peux parler de ‘’yaay.sn’’ qui est un projet de Nelam Services. Les yaays ont communiqué sur leurs pages et il y en a qui ont commencé à me contacter et envoyer de l’argent pour qu’on puisse acheter des vélos. Ça demande de la logistique tout ça, ça demande aussi d’autres moyens pour distribuer. C’est une autre phase et par la grâce du réseau toujours j’ai un ami qui m'a dit « écoutes, moi je ne peux pas t’offrir des vélos mais ma structure te donnera deux pick-up pour tes tournées (rires) voilà la logistique commence à venir et il faut trouver un partenaire pour le carburant et ainsi de suite…donc ça c’est le next step.

S’agissait-il avant tout d’avoir plus de visibilité ou d’améliorer la vie de ces écoliers ?

Je peux dire que c’est les deux. C’est une relation de cause à effet. En améliorant la vie de ces écoliers on gagne de la visibilité. Et sans la visibilité on n’allait pas améliorer la vie de ces écoliers-là. Les deux vont de pair.

Aujourd’hui effectivement nos pages Facebook ont plus de fans, Ecoles au Sénégal est devenu plus connu. Avant pour que je passe à la télé je payais mais aujourd’hui je ne paye plus et ce sont les journalistes qui viennent vers nous.

Le projet devient donc un facilitateur d’accès aux médias et un moyen efficace de promouvoir également Ecoles au Sénégal.

Qu’est ce qui a été à l’origine du succès de cette campagne ? Comment vous y êtes-vous pris ?

A l’origine du succès, je pense que c’est la créativité mais également le fait que l’on bouscule les habitudes de communication. Il ne faut pas avoir peur du changement. C’est assez risqué par exemple de demander aux gens de changer de photo de couverture avec un message que tu portes. Il faut avoir beaucoup de culot pour ça (rires). Dans notre communauté on a une ancienne miss Sénégal, on savait qu'il fallait la convaincre. Si elle acceptait de mettre cette photo de couverture, d’autres le voudraient aussi.

Je suis aussi un activiste connu pour mon implication pour plusieurs causes. J'ai la chance d’avoir un réseau d'influenceurs qui ont la générosité de nous soutenir.

Les objectifs sont-ils atteints ?

Oui les objectifs sont atteints mais ça nous met une forte pression. La demande est forte et au Sénégal on a 3 millions d’écoliers et sur ces 3 millions là tu as 60% de cet effectif qui n’a pas vraiment les moyens. Donc aujourd’hui offrir 1000 vélos ne règle pas le problème. Ce n’est pas beaucoup mais cela change la vie de 1000 personnes. Pourquoi je dis que ça nous met la pression ? Parce que cela devient un autre projet ou il faut travailler en full time tout au long de l’année pour avoir de bons partenaires. Il ne faut pas tout le temps compter sur des individus qui vont sortir chaque fois 100000 francs pour acheter un vélo, ils ne peuvent pas il y a d’autres priorités. Il faut donc des stratégies fortes pour pouvoir toucher des institutions financières, des organisations, des acteurs du sport. En parlant de ça pour cette stratégie il y a une école de basket qui est pilotée par l’ancien coach de l’équipe nationale Moustapha Gueye qui soutient également la campagne en demandant à chaque élève de son école de cotiser pour acheter un vélo.

L'année prochaine on va passer de 1000 à 10000 vélos à offrir. Il fallait démarrer petit, être modeste. L’année prochaine on fera un reportage des écoliers à qui on a offert les vélos. Est-ce que ça à amélioré leurs études avec un indicateur, la moyenne. Est-ce que le vélo a impacté leur vie ainsi de suite.

L’éducation c’est l’affaire de tous comme je le disais, on a quasiment les mêmes problématiques au niveau régional donc il faut labelliser le jappalé et puis soutenir le maximum d’écoliers qui souffrent.